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— Et vous, croyez-vous que la racaille de Clébaud, de Porteville et de la Route-Haute n’espère pas que vous la laisserez entrer et se rendre maîtresse de la cité ? Pour le coup, vous les auriez, vos loyaux alliés – si vous leur donniez ce que Gaballufix leur promettait : l’occasion de dominer ces femmes qui leur ont interdit la citoyenneté pendant tant de milliers de siècles !

— Oui, répondit Mouj, j’aurais pu le faire. Je pourrais encore le faire. » Il se pencha par-dessus la table et fixa Bitanke dans les yeux. « Mais vous allez m’aider, n’est-ce pas, que je n’aie pas à recourir à un moyen aussi terrible ? »

Ah ! telle était donc l’alternative, enfin : soit conspirer avec Mouj, soit voir se dissoudre le tissu même de Basilica. Tout ce qui était beau et sacré serait soumis à la menace de l’invasion des hommes avides qui vivaient hors des murs. Bitanke n’avait-il pas goûté à l’horreur de cette perspective du temps de Gaballufix ? Comment pourrait-il laisser cela se reproduire ?

« Eh bien ! qu’attendez-vous de moi ?

— Des suggestions, répondit Mouj. Des recommandations. Le conseil de la cité n’est pas un instrument de pouvoir fiable ; il est parfait pour voter des lois sur les affaires locales, mais s’il s’agit de passer une alliance ferme avec l’armée de l’Impérator, qui sait si une faction ne s’élèvera pas dans la semaine pour mettre à bas cette décision ? C’est pourquoi j’ai besoin d’établir un individu comme… comment dire ?

— Comme dictateur ?

— Pas du tout. Cette personne représenterait simplement Basilica face au monde extérieur. Il, elle – peu importe – aura le pouvoir de promettre aux armées gorayni qu’elles pourront passer par Basilica, que leur approvisionnement y sera stocké, et que Potokgavan n’y trouvera ni amis ni alliés.

— Le conseil municipal peut très bien s’en charger.

— Allons, allons, vous êtes plus intelligent que ça !

— Il tiendra sa parole.

— Vous avez vu aujourd’hui même avec quelle perfidie et quelle injustice il a traité dame Rasa, qui n’a fait que le servir loyalement toute sa vie. Comment traitera-t-il alors un étranger ? La vie de mes hommes, la puissance de mon Impérator, tout dépendra de la fidélité de Basilica – or ce conseil s’est révélé incapable de loyauté même envers sa sœur la plus digne.

— C’est vous qui avez fait courir ces rumeurs à son sujet, dit Bitanke, et maintenant vous vous appuyez dessus pour démontrer l’indignité du conseil ?

— Devant Dieu, je nie avoir répandu des calomnies contre dame Rasa ; je la place au-dessus de toutes les femmes que j’ai pu rencontrer. Mais peu importe le responsable de ces médisances, Bitanke ; ce qui compte, c’est qu’elles aient été crues par le conseil municipal, auquel je puis confier la vie de mes hommes, prétendez-vous. Qu’est-ce qui empêche alors Potokgavan de lancer des rumeurs de son cru ? Dites-moi honnêtement, Bitanke, si vous étiez à ma place, avec mes obligations, feriez-vous confiance à ce conseil ?

— Je le sers depuis toujours, mon général, et je lui fais confiance.

— Ce n’est pas ce que je vous demande. Je suis ici pour mener à bien la mission de l’Impérator. Par tradition, nous l’accomplissons en massacrant la classe dirigeante des pays que nous conquérons, pour la remplacer par des éléments d’un peuple depuis longtemps opprimé et privé de ses droits civiques. Mais parce que j’aime cette cité, je souhaite trouver un autre moyen. Et je prends de grands risques pour ce faire.

— Vous ne disposez que de mille hommes, répondit Bitanke. En fait, vous voulez soumettre Basilica sans effusion de sang parce que vous ne pouvez pas vous permettre de perdre un seul soldat.

— C’est une partie de la vérité. Je dois gagner ; si j’y parviens sans faire couler le sang, les cités de la Plaine diront que je jouis de la puissance de Dieu et elles se plieront à mes ordres. Mais je peux arriver à la même fin par la terreur ; si on amène leurs dirigeants ici et qu’ils découvrent une cité de désolation, brûlée de fond en comble, maisons et forêt, et le lac des femmes visqueux de sang, elles se soumettront également. D’une façon ou d’une autre, Basilica servira mon propos.

— Vous êtes vraiment un monstre ! Vous parlez de sacrilège et de massacre d’innocents, pour me demander ensuite de vous faire confiance !

— Non : je parle de nécessité, et je vous demande de m’aider à ne pas être un monstre. Vous avez servi un maître plus grand que moi – la volonté du conseil. Parfois, en son nom, vous avez commis des actes que de vous-même, vous auriez préféré éviter. Je me trompe ?

— C’est cela, le métier de soldat ! répondit Bitanke.

— Je l’exerce, moi aussi. Je dois moi aussi accomplir la volonté de mon maître, l’Impérator. Et s’il le faut, je me ferai monstre pour y parvenir. De même que vous avez dû arrêter des hommes et des femmes que vous pensiez innocents.

— Arrêter n’est pas massacrer !

— Bitanke, mon ami, je persiste à espérer que vous êtes bien celui que j’ai imaginé quand je vous ai vu combattant bravement à la porte de la cité. J’ai cru ce jour-là que vous luttiez non pour une institution, non pour ce conseil veule prêt à gober toutes les médisances qui courent dans la cité, mais pour quelque chose de plus élevé. Pour la cité elle-même ; pour l’idée de la cité. N’était-ce pas pour cela que vous étiez prêt à mourir à cette porte ?

— Si, répondit Bitanke.

— Je vous offre à présent l’occasion de servir encore une fois votre cité. Vous savez que longtemps avant l’existence d’un conseil, Basilica était une grande cité. À l’époque où des prêtresses la dirigeaient, elle était déjà Basilica ; quand elle avait une reine, elle était encore Basilica ; lorsqu’elle a placé le grand général Snaceetel à la tête de son armée pour repousser les guerriers de Seggidugu, puis qu’elle lui a permis de boire l’eau du lac des femmes, elle était toujours Basilica. »

Malgré lui, Bitanke reconnut le bien-fondé de ces paroles. La cité des femmes ne se réduisait pas à son conseil. Les formes de gouvernement avaient changé et elles changeraient encore bien des fois ; ce qui comptait, c’était qu’elle reste la cité sacrée des femmes, l’unique lieu de la planète Harmonie où les femmes régnaient. Et si, pour une brève période, sous la pression des événements qui secouaient la côte occidentale, Basilica devait se soumettre aux Gorayni, quelle importance, tant que la loi des femmes était maintenue dans ses murs ?

« Pendant que vous réfléchissez, dit Mouj, pensez donc à ceci : j’aurais pu chercher à vous effrayer ; j’aurais pu vous mentir, feindre d’être un autre que le général calculateur que je suis. Mais non, je vous ai parlé comme à un ami, franchement, librement, parce que j’attends de vous une aide volontaire et pas simplement de l’obéissance.

— Une aide pour quoi faire ? demanda Bitanke. Je refuse de placer le conseil aux arrêts, si c’est ce que vous espérez.

— Aux arrêts ! Mais vous ne m’avez donc pas compris ? Il faut que le conseil continue d’exister, et sans en remplacer un seul membre ! Je veux que les Basilicains voient leur gouvernement interne inchangé. Mais j’ai aussi besoin d’un consul du peuple, de quelqu’un au-dessus du conseil, qui s’occupe des affaires étrangères de Basilica, qui passe avec nous une alliance à laquelle tous adhéreront, et qui commande les gardes de la cité.

— Vos hommes remplissent déjà ce rôle.

— Oui, mais je veux que ce soient vos hommes à vous qui s’en chargent.

— Je ne suis pas le commandant de la garde.

— Mais vous en êtes un des officiers, répondit Mouj. Je regrette que vous ne soyez pas commandant, parce que vous êtes meilleur soldat que vos supérieurs. Mais si je vous promouvais ce poste, vous croiriez que j’essaye de vous acheter ; vous refuseriez et vous quitteriez cette maison en jurant de me combattre. »