Выбрать главу

— Rappelez vos démons, Madame, cria-t-il, sa voix se brisant sous la tension.

La Reine prononça un mot ; les cacolyctes s’évanouirent. Son visage était déformé par un rictus de souffrance.

— Donnez-moi la carte, dit-elle.

C’était presque une supplication.

— Vous me tueriez l’instant d’après.

— N’avez-vous donc aucune compassion pour le chagrin d’une mère ?

— Dans votre cas, presque aucune. Votre fils est donc emprisonné lui aussi ?

— Oui. Lorsqu’on m’a arrachée à l’emprise du charme, je n’ai pu l’emmener avec moi ; il est encore prisonnier de la chronospire. Donnez-moi la carte, je vous en supplie.

— Faisons un marché. Jurez sur ce que vous avez de plus cher que vous vous abstiendrez de me nuire d’une façon ou d’une autre, directement ou par le moyen d’une de vos créations ; que vous me laisserez quitter la Forêt comme bon me semble ; et, par-dessus tout, que vous cesserez à jamais de tourmenter ceux qui vivent à proximité de la Forêt, en particulier les habitants d’Harkovar. En retour, je jurerai de ne pas déchirer la carte.

— La peste soit de toi, mortel ! Donne-moi la carte, ou je te détruirai !

Adelrune déchira encore un peu la carte. Il y eut un autre jet de sang chaud sur ses mains.

— Arrête ! Ou je fais revenir les cacolyctes !

— Je peux déchirer cette carte en deux morceaux avant que vos cacolyctes n’aient le temps de me tuer. Et si votre fils est une horreur de votre trempe, ma vie est un bien petit prix à payer pour sa destruction. Je n’hésiterai pas une seconde.

La Reine de la Forêt hurla de nouveau : un cri de rage pure, qui finit par s’articuler en mots.

— Oui ! Oui, je jure de respecter tes conditions, je jure par tout ce qui m’a jamais été cher, par mon fils, par tous les pouvoirs qui m’appartiennent, par les arbres, par le feuillage et par la voûte du ciel !

Adelrune remit la carte en son sein. Du sang en sourdait encore, et un pouls qui n’était pas le sien tremblotait contre sa poitrine. La Reine était agenouillée au centre de son jardin, son visage toujours défait par la douleur. Adelrune revint vers le sentier, marchant de côté pour ne pas perdre la Reine de vue.

Alors qu’il sortait du jardin, une vaste masse s’éleva devant lui et l’engloutit. Les réflexes d’une année d’entraînement parlèrent alors : avant même d’avoir pris conscience de ses gestes, Adelrune avait abaissé sa lance et porté un coup de pointe. Il y eut un bruit de déchirure, comme si de lourdes draperies se fendaient, puis un cri voilé de souffrance : la stridulation d’un millier de grillons. Les poumons d’Adelrune s’emplirent de poussière. Suffoquant, il porta un nouveau coup, écarta les bras, se libéra enfin de ce qui l’entourait de toutes parts. Il pivota sur un pied, toussant avec violence, son inspiration retardée si longtemps qu’il lui sembla qu’elle ne viendrait jamais. Des lambeaux d’obscurité, où se voyaient une douzaine de clignotements rouges, disparurent dans l’ombre. Une voix de feuilles sèches s’éleva, les mots articulés avec peine « Je dois… Ma Reine… Je dois… » Puis une autre voix, identique, se joignit à elle ; elles parlaient en chœur, et pourtant leurs mots perdaient leur articulation, jusqu’à en devenir inintelligibles, des feuilles mortes frottées entre les mains, s’émiettant jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.

Adelrune eut une autre quinte de toux, recracha un caillot de flegme charbonneux, prit une grande inspiration tremblante, expira, inspira. Un nuage noir flottait devant ses yeux, comme une meurtrissure de sa vision, mais il se dissipa rapidement.

La Reine n’avait pas brisé son serment : Œil-de-Braise n’était pas l’une de ses créations, mais il la servait de son plein gré. Adelrune ne l’avait même pas tué, simplement divisé en deux. Les deux moitiés étaient blessées et sans doute trop confuses pour l’attaquer de nouveau ; mais d’autres serviteurs de la Reine pouvaient rôder non loin.

Adelrune suivit le sentier aussi vite qu’il l’osa. Rien ne vint le menacer. Il atteignit l’escalier et l’escalada quatre à quatre, arrivant complètement hors d’haleine au sommet. Griffin l’avait attendu et l’accueillit par un hennissement de bienvenue. Adelrune le mena à travers les arbres, essayant de marcher en droite ligne. Finalement, la Forêt s’éclaircit ; Adelrune en profita pour monter en selle et exhorter Griffin à presser le pas. Au loin, des hululements et des cris perçants se faisaient entendre, et des lumières bleuâtres tremblotaient entre les troncs d’arbres.

Après un laps de temps impossible à mesurer, la monture et son cavalier sortirent de sous le couvert des arbres. La lune était redevenue visible ; elle allait disparaître sous l’horizon. Adelrune accéléra encore l’allure de Griffin, désireux de s’éloigner aussi vite que possible de la Forêt. Peut-être une demi-heure plus tard, ils passèrent non loin d’un grand bâtiment ; Adelrune reconnut une ferme. Des cris rauques et furieux éclatèrent à leur passage : l’aboiement caractéristique des noirdogues. Griffin se mit à trotter. Ils passèrent plusieurs autres fermes sur leur chemin, et enfin Adelrune, bien trop hébété pour ressentir la moindre surprise, aperçut Faudace de l’autre côté de la rivière Jayre.

13. Le Marchand de jouets

Il entra dans sa ville natale avec le lever du soleil. Il n’avait pas envisagé son retour de cette manière. Il avait eu l’intention de passer d’abord par la demeure de Riander, d’y raconter ses voyages et d’y recevoir de son tuteur la confirmation de son état de chevalier, avant de repartir pour Faudace. Mais il n’était plus question de retarder encore un seul instant la délivrance qu’il avait fait vœu d’accomplir.

Quand les citoyens de Faudace le virent entrer à cheval dans la ville, ils prirent peur. Un troupeau de sous-Recteurs émergea de la Maison Canoniale et le toisa avec méfiance. L’un d’eux, un petit homme gros et rubicond, qui transportait son ventre à deux mains comme s’il s’était agi d’un trésor, s’avança en se dandinant et s’adressa à Adelrune d’un ton froissé.

— Messire, il me faut savoir votre identité ainsi que ce que vous venez faire dans notre ville.

Adelrune, qui n’avait jamais rencontré cet homme auparavant, fut privé du plaisir de s’adresser à lui par son nom et de le désarçonner ainsi encore plus.

— Je me nomme Adelrune. Quant à ce que je suis venu faire ici, cela ne vous regarde en aucune façon.

Le petit Recteur pinça les lèvres et pencha sa tête encore plus loin vers l’arrière.

— Nous ne voyons pas souvent d’étrangers en armure, et portant des armes au côté. Votre apparence a de quoi troubler la populace.

Adelrune eut un sourire qui révélait ses dents.

— Le quatorzième Précepte de la Règle, versets un et deux, déclare : « L’homme de bien se doit de faire preuve de bonté envers les voyageurs qui se présentent à sa porte. Le devoir des fidèles est d’offrir accueil et hospitalité appropriés à tous. » Et même si les commentaires du Didacteur Roald affirment que le seul accueil approprié pour les vagabonds et les dépravés est de leur ouvrir la porte de la plus proche cellule, je ne crois pas que cela s’applique aux chevaliers errants.

Laissant le petit Recteur bouche bée, Adelrune claqua les talons contre les flancs de Griffin et quitta le troupeau pour la rue principale de Faudace.

Adelrune avait vu de telles immensités dans ses voyages que Faudace lui paraissait maintenant absurdement petite. Les maisons se courbaient au-dessus des rues étroites : des demeures minuscules, conçues pour des nains, malgré leurs trois ou quatre étages. Les échoppes et les palais des corporations, les résidences privées, les tavernes et les temples, avaient poussé les uns sur les autres comme les balanes sur la coque d’un navire. Ici et là se voyaient des taches de verdure, une pelouse ostentatoire devant la maison d’une riche famille, un petit parc où il avait une fois joué dans le carré de sable, enfant, et avait trouvé un soldat de bois enfoui, la peinture de son uniforme rouge et bleu à peine écaillée. En garçon bien élevé, il avait demandé la permission de le garder ; cela avait été source de longs débats à la maison, mais en fin de compte les Commentaires du Didacteur Hoddlestane avaient triomphé : « Que nul ne conserve une possession qui n’est pas la sienne, car il n’y a point de menu larcin. Aux yeux du Principe Divin, celui qui dérobe un grain de riz est aussi damné que celui qui détourne la rançon d’un roi. » Le jouet avait disparu le lendemain matin.