Une rage aussi vaste que l’océan monta en lui, masquant sa vision d’un voile rouge. Une partie détachée de son esprit s’émerveillait de constater qu’un souvenir aussi banal puisse encore, après toutes ces années, l’affecter autant. Mais il se rappela alors qu’il n’avait jamais protesté à l’origine, ne s’était jamais permis le désappointement, encore moins la tristesse, face à sa perte ; qu’il n’avait en fait jamais cru qu’il avait le droit de ressentir quelque chose à ce sujet.
Sa vision lui revint. Il s’essuya le front, ajusta son armure qui lui irritait les épaules. Ce faisant, il sentit le contour du Prince de Coupes dans sa chemise ; il sortit la carte pour l’examiner, mais ce n’était qu’un rectangle de carton à demi déchiré, les fibres de la déchirure à peine tachées de rouge. Le pouls qui battait au bout de ses doigts était le sien.
Il mena Griffin le long des rues familières, mais au lieu de se diriger directement vers l’échoppe du fabriquant de jouets, il guida sa monture dans d’autres rues et finalement s’arrêta devant la maison à quatre étages où il avait passé la première partie de sa vie.
Il descendit de cheval. Son cœur cognait dans sa poitrine et ses yeux le brûlaient. Le serpent-menteur aurait affirmé que cela ne retardait aucunement sa quête, que nul ne saurait lui reprocher de s’écarter de son serment, même si quelques minutes auparavant sa résolution avait été inébranlable. Mais une quête se devait d’être remplie selon les règles. Sire Quendrad s’était rasé le crâne avant sa bataille avec l’Ogre Gessangt, Sire Athèbre avait fait dresser sa carte du ciel par l’astrologue aveugle de la cour du Prince Mekthar avant de plonger au fond du Puits d’Émeraude ; de même, Adelrune sentait qu’il ne pouvait affronter Keokle avant d’avoir réglé la question de son origine.
Il s’avança jusqu’à la porte et cogna d’un poing ferme. Des bruits se firent entendre à l’intérieur. Adelrune cogna de nouveau, et Père lui ouvrit la porte. Pendant un instant, Adelrune fut déconcerté. Ces gens avaient toujours été des géants qui l’écrasaient de toute leur taille ; même à l’âge de douze ans, il n’atteignait que de justesse l’épaule de Père. Ce n’était plus vrai. Il dépassait maintenant Père de plusieurs pouces – Harkle, il se devait de le nommer Harkle en pensée, il n’y avait plus aucune raison de lui attribuer un autre nom – lequel se révélait tout intimidé par son fils adoptif.
C’était tellement étrange, tellement inattendu. Harkle avait toujours affiché le même visage entêté en toutes circonstances. Inflexible, son rang parmi les fidèles de la Règle l’emplissant de suffisance, il considérait tout ce qui l’entourait avec la même éternelle désapprobation. Et le voilà maintenant qui tremblait devant un étranger à sa porte, le même garçon qu’il cinglait d’une baguette une fois par semaine, peu importe que l’enfant se fût rendu coupable de quelque faute ou pas. Il le frappait attentivement, trois coups secs en travers du dos, ni trop forts ni trop doux, suivant à la lettre les Commentaires du Didacteur Mafelin sur le trente-cinquième Précepte.
— Que voulez-vous, jeune homme ?
De l’arrière de la maison vint la voix tremblante de Mère, en chœur : « Qu’est-ce qu’il veut ? »
— J’aimerais m’entretenir avec vous et votre femme.
Et sans attendre qu’on l’invite, Adelrune entra. C’était sa maison, après tout.
Essayant tant bien que mal de se donner une contenance, Harkle le mena au salon. Eddrin suivait dans leur sillage. Elle paraissait moins effrayée que son mari ; peut-être que l’événement était par trop extraordinaire pour qu’elle en ressente de la crainte.
Adelrune s’assit dans le fauteuil noir des visiteurs, pour la première fois de sa vie. Il ne put réprimer un sourire amer. Hélas, son armure était une barrière trop rigide pour qu’il puisse pleinement goûter le confort des coussins placés à l’intention de l’arrière-train osseux du Didacteur Mornude.
Il se rendit compte que Harkle et Eddrin attendaient qu’il se décide à dire quelque chose. Adelrune rassembla ses pensées et leur déclara :
— Je suis venu vous interroger au sujet de votre fils adoptif, Adelrune.
— Pff ! Si j’avais su que vous veniez me parler de ça… commença Harkle, mais le courage lui fit défaut et la menace mourut avant d’avoir franchi ses lèvres.
— Qu’y a-t-il au sujet d’Adelrune ? dit Eddrin.
— À ce que j’ai compris, il s’est enfui il y a deux ans.
— Exact, dit Harkle avec un reniflement de mépris. Ce petit ingrat a disparu un jour sans même laisser un message d’adieu. Après tout ce que nous avions fait pour lui !
Eddrin hochait la tête.
— Ç’a été un dur coup. Nous n’osons plus nous montrer au Temple, il nous faut célébrer l’office en privé. Nous avions dépensé des années de revenus pour le garçon, et tout ça en pure perte.
Adelrune s’étonnait de son calme. Il aurait dû être empli de furie, mais tout ce qui l’animait était un vague mépris à demi affectueux. Il connaissait ses parents adoptifs depuis trop longtemps pour s’attendre à mieux de leur part.
— Je veux que vous m’appreniez son origine, dit-il.
Comme il ne recevait rien en réponse que des regards interloqués, il reformula sa question.
— Je veux dire : qui étaient ses véritables parents ?
— Le Divin seul le sait, dit Harkle d’un ton aigre.
— Il y a dû y avoir des rumeurs, insista Adelrune, la mort dans l’âme. Sa mère a été enceinte pendant neuf mois ; les langues ont dû marcher.
— Le quatre-vingtième Précepte nous enjoint de fuir les commérages, dit Harkle d’un air hautain, et même si nous avions appris quelque chose, ce qui n’est jamais arrivé, nous ne le répéterions pas. Et de toute façon, de quel droit nous posez-vous toutes ces questions ? Qui êtes-vous donc ?
Adelrune s’adossa dans le fauteuil et ferma les yeux un instant, vaincu. Peut-être devrait-il se rendre au temple le plus proche. Mais à quoi bon ? Les Didacteurs ne se montreraient jamais réceptifs à sa requête, et sans doute n’en savaient-ils pas plus que ses parents adoptifs. Il devrait accomplir sa quête sans régler la question de savoir qui il était réellement. Eh bien, soit. Il avait déjà perdu trop de temps. Il se leva.
— Vous êtes son frère, annonça alors Eddrin. Vous êtes son frère, n’est-ce pas ?
Peut-être avait-elle davantage que son mari l’habitude de regarder les visages d’enfants ; quoi qu’il en soit, elle avait enfin remarqué la ressemblance entre le visage de l’homme en armure et celui de l’enfant qu’elle avait élevé.
— Non, répondit Adelrune, mais vous n’êtes pas très loin de la vérité.
Il la regarda dans les yeux, en appela une dernière fois :
— Vous ne savez rien, vraiment rien ?
— Je regrette, dit Eddrin. Nous n’avons jamais su qui l’avait engendré. Personne ne savait.
— Et de toute façon, en quoi cela vous regarde-t-il ? demanda Harkle, qui laissait libre cours à sa colère maintenant qu’Adelrune avait perdu son audace. Si vous êtes vraiment de sa famille, vous devriez nous rembourser ! Quand je pense à tous les sacrifices que nous avons faits…