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— Ah ! Mais cessez donc vos jérémiades, pour une fois ! s’écria Adelrune, d’une voix brusquement tonnante.

Il se sentait emprisonné, étouffé entre les murs de cette maison qui le tenaient bien plus serré que ne l’avait fait la corde du magicien gris. Il foudroya Harkle du regard ; pendant un moment, il fut tenté d’obtenir vengeance pour chacune des corrections méthodiques qu’il avait dû subir des mains indifférentes de cet homme. Il serra les poings et leva les bras, puis il se força au calme et se dirigea vers la porte.

Sa rage se dissipait ; il ne pouvait remonter le cours du temps et soustraire à la baguette le garçon qu’il avait été. On ne pouvait changer le passé ; il était indigne d’un chevalier de prendre ce genre de revanche.

Ses parents adoptifs le suivaient, tous deux réduits au silence par son accès de fureur. Quand il fut sorti de la maison, il se retourna vers eux.

— Cela ne semblait pas vous préoccuper, mais je vous dirai quand même que votre fils adoptif va bien ; il pourrait certes être plus heureux, mais il ne fait aucun doute que quitter cette maison fut la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée.

Il enfourcha son cheval et descendit la rue, s’imaginant ressentir leurs regards dans son dos. Mais quand il se retourna pour jeter un dernier coup d’œil, il n’y avait personne devant la maison, et la porte était fermée.

*

Il traversa la place du marché, qui était encore presque déserte. Un vendeur des quatre saisons avait dressé son étal dans un coin ; un peu plus loin, un marchand de bois à brûler alignait des fagots ; à côté de lui, une vendeuse de fleurs offrait quelques bouquets fripés. Adelrune pouvait apercevoir sa destination ; mais il arrêta Griffin, mit pied à terre, alla à la vendeuse de fleurs. Il se rappelait le visage de la vieille femme, qu’il avait vue durant toute son enfance sans jamais vraiment la remarquer. Tandis qu’elle le regardait bouche bée, il examina sa marchandise, choisit un chrysanthème d’un blanc moucheté de rouge. Il sortit l’une des dernières pièces qui restaient dans sa bourse et la mit dans la paume de la vieille femme, puis prit la fleur et en noua la tige dans le tissage de métal de son armure.

— Votre monnaie, messire, murmura la vendeuse.

— Gardez tout.

— Mais c’est trop !

— Oh que non ; ce ne sera jamais assez, au contraire.

Adelrune ne remonta pas en selle ; il traversa le reste de la place en menant Griffin, suivit la rue sur une brève distance, atteignit enfin l’échoppe de Keokle.

Ce côté de la rue était encore plongé dans l’ombre ; rien ne se voyait à travers la fenêtre de l’échoppe. Adelrune se rendit à la porte et y cogna du poing.

Elle s’ouvrit presque immédiatement. Keokle se tenait sur le seuil. Chemise et pantalon sombres, cheveux et barbe striés de blanc : il avait la même apparence que le jour de leur première fatidique rencontre, sauf qu’il avait attaché à son cou le ruban noir que les dévots portaient les jours de fêtes mineures.

— Je vous prie de m’excuser, mais ma boutique est fermée ce matin, dit Keokle. Je célèbre le jour de la Saint-Axinos.

— Je ne suis pas un client. Je suis venu ici remplir une mission de haute importance.

Keokle l’observa un moment, puis fit un pas en arrière, le laissa entrer. Adelrune referma la porte derrière lui ; la clenche retomba dans le mentonnet en ferraillant.

Des jouets et des poupées les environnaient. Des poupées de chiffon posées sur des étagères, des marionnettes à fils suspendues à leurs croix, des marionnettes à main au corps de feutre et à la tête de bois sculpté. Adelrune les balaya du regard, cherchant la poupée qu’il était venu secourir. Il savait qu’elle ne se trouverait pas parmi elles, mais il fallait respecter les convenances ; c’était comme les salutations qui précèdent un duel.

— Eh bien, messire, quel est votre nom, et dans quel but êtes-vous venu ici ?

— Vous n’avez pas d’autre marchandise en magasin ? demanda Adelrune.

— Je croyais que vous n’étiez pas un client.

— Répondez-moi : n’avez-vous donc aucune autre marchandise à vendre ?

— Rien qui soit terminé. Que désiriez-vous ?

— Je cherche une poupée, dit Adelrune, avec l’impression d’entamer l’incantation d’un charme subtil. Une poupée bien particulière ; elle fait deux pieds de haut, elle a les cheveux blond foncé. Elle porte une robe bleue, avec de la dentelle aux poignets et au col, une sangleuse indigo.

Keokle avait blêmi.

— Je regrette, dit-il, mais je ne possède rien de tel. Je pourrais vous façonner un jouet selon ces spécifications, si vous êtes prêt à payer le tarif d’une commande spéciale…

— Une fois déjà vous m’avez servi ce mensonge, dit Adelrune, haussant le ton. Et voilà que vous le répétez.

— Une fois déjà… murmura Keokle.

Il écarquilla soudain les yeux. « Adelrune ? »

Sire Adelrune. Je suis revenu ici remplir une quête chevaleresque.

Keokle secouait la tête ; sa voix trahissait son émerveillement.

— Tu as grandi anormalement vite, dit-il. Je peux à peine te reconnaître. Comment as-tu fait pour atteindre l’âge adulte en une seule année ?

Adelrune haussa les épaules.

— J’ai dépensé six années de ma jeunesse.

— J’ignorais que cela était possible. Tu as donc eu affaire à des magiciens. Comment était-ce ?

— En quoi cela vous concerne-t-il ? demanda Adelrune, interloqué. (Keokle était-il assez sot pour essayer de détourner la conversation ?) Je ne suis pas venu ici pour bavarder à propos de magiciens. Je vous ai dit ce que je veux ; aurez-vous l’audace de nier une troisième fois que vous le possédez ?

— D’accord, dit Keokle d’un ton apaisant. Je le reconnais : j’ai ce que tu cherches. Mais ne veux-tu pas des explications avant tout ? À moins que tu ne connaisses déjà toute l’histoire. Tes amis enchanteurs t’ont-ils montré la vérité dans une boule de cristal ?

— Vous parlez par énigmes ! Quelle est cette histoire que je suis censé connaître ? Quelles explications ?

— Dis-moi, Adelrune, demanda Keokle avec un pâle sourire, pourquoi donc es-tu venu quérir la poupée ? Pourquoi tant d’acharnement, si ce n’est qu’une simple poupée ?

— Je suis venu la libérer, répondit Adelrune. C’est ma quête, et voilà tout. Cessez de tenter de m’en distraire !

— Là n’est pas mon intention. Je crois simplement que je devrais m’expliquer avant tout. Il faut que tu comprennes ce qui s’est passé ; que ce n’était pas ma faute. Puis-je m’asseoir ?

Adelrune se sentait pris dans un filet tressé de mots, qui s’emmêlait davantage chaque fois qu’il essayait d’avancer. Était-ce une autre partie des préliminaires, une danse de mots qu’il devait suivre, ou un genre de sort néfaste ? Il décida de laisser Keokle continuer à radoter. Il se rappelait la leçon de Sire Vulkavar et du conseil des Élendils : respecte les convenances tant qu’elles ne t’égarent pas – et quand vient le temps, sache couper la parole aux autres, par le tranchant de l’acier si tu le dois.

Keokle s’était perché sur un haut tabouret ; il avait baissé le regard sur ses doigts qui s’entrelaçaient nerveusement.

— Quand j’ai fabriqué ta mère, commença-t-il à voix basse, quand je l’ai façonnée de porcelaine, de bois, de tissu, de cheveux de bébé, je n’avais pas de mauvaises intentions. Le cinquante-huitième Précepte nous met en garde contre la sorcellerie en général, mais il y a des exceptions. Saint Pancratus, après tout, usa bel et bien d’un enchantement pour abriter sa maisonnée durant la Guerre des Flammes, comme le Didacteur Kottin nous l’apprend dans ses Commentaires. De même pour le Didacteur Renuil, qui, selon deux sources indépendantes et dignes de foi, possédait des connaissances approfondies en sorcellerie.