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— Par conséquent ?

— Par conséquent, mademoiselle, voici ce que mes collègues et moi, jugeons utile, nécessaire, indispensable. Nous allons faire un nouveau rapport à l’autorité policière, conclure qu’en effet il nous semble que Mme Françoise Lemercier dépérit, victime d’un empoisonnement, que nous ne savons d’où provient cet empoisonnement, et qu’il importe de prendre d’énergiques mesures pour arriver à trouver cette cause… car, mademoiselle, cette découverte intéresse la police plutôt que la science.

Quelques instants plus tard, les médecins quittaient la maison de Françoise.

— Messieurs, supplia Nini qui les accompagnait jusqu’à la porte, messieurs, je vous en prie, je vous en conjure, dites que l’on fasse tout au monde pour sauver Françoise.

Mais les médecins partis, la porte refermée, soudain, Nini perdit son air attristé. Un sourire mauvais au coin des lèvres, elle fit claquer ses doigts joyeusement, murmurant :

— Et allez donc… tous des imbéciles.

Elle devait reprendre aussitôt son maintien grave : une jeune femme, descendant de la chambre où Françoise agonisait, l’appelait :

— Mademoiselle Nini ?

— Que voulez-vous, ma bonne Kate ?

— Je vais sortir deux heures, si vous le permettez, mademoiselle, puis je reviendrai…

— C’est entendu, Kate, je vous attends.

Kate, l’infirmière, une petite vieille d’une soixantaine d’années, proprette et complaisante, s’habilla rapidement, quitta la maison de Françoise Lemercier…

***

Garrick, dans sa cellule, se promenait de long en large, lorsque soudain il entendit, ne se trompant certes pas à ce bruit chaque jour épié, chaque jour désiré, que son gardien menait vers lui un visiteur…

Les verrous grincèrent, la porte s’entrebâilla, joyeusement le condamné serra la main de l’arrivante :

— Vous, mistress Davis… Quelle bonne fortune vous amène en ma cellule ?

Mistress Davis, l’air préoccupé, serra distraitement la main que lui tendait celui qui était, pour elle, Tom Bob, et, la voix changée, répondit :

— Hélas, mon pauvre ami, ce n’est pas une bonne fortune, c’est une affaire grave…

— Affaire de police, Davis ?

— Affaire de police, Tom Bob, et c’est pourquoi je viens vous consulter.

— Hélas ! ma chère Davis, répondait doucement le condamné, vous savez pourtant que, dans la triste situation où je suis, je ne puis guère vous être utile…

— Si, par vos conseils…

— En ce cas, parlez.

— Si vous me jurez, Tom Bob, de ne pas vous énerver.

— M’énerver ? Que voulez-vous dire, Davis ?

— D’une personne que vous aimez… d’une femme.

— Mon Dieu !… Mon Dieu !… souffla Tom Bob… Françoise ?

— Oui… de Françoise Lemercier… Soyez fort, Tom Bob : on empoisonne Françoise Lemercier.

À l’épouvantable nouvelle, une crispation douloureuse passa sur le visage du prisonnier.

Mais Tom Bob n’était pas homme à se laisser aller à l’accablement. Il dompta son émoi et, la voix sourde, interrogea :

— Mistress Davis, que dites-vous ?

Mistress Davis se leva, elle s’appuya au dossier de sa chaise, et, l’esprit clair et précis, elle expliqua :

— Françoise Lemercier, il y a quelques jours, et cela vous le savez, je vous en ai fait part, accueillait chez elle une certaine Nini. Françoise Lemercier était très bien portante, attristée seulement par votre condamnation… et subitement Françoise est tombée malade. Un médecin, le médecin du quartier a été appelé. Il l’examine, ne dit rien, mais, en sortant, s’en va tout droit au poste de police, où il fait une déclaration tendant à conclure que sa cliente Françoise Lemercier serait empoisonnée. Là-dessus, Nini, sur l’avis de ce médecin, demande au service de la police que l’on délègue chez Françoise une infirmière… Mon cher Tom Bob, continuait mistress Davis, je n’hésite pas, dès que j’apprends cette affaire en vérifiant les rapports quotidiens des postes de police : on demande une infirmière… on parle d’empoisonnement… c’est moi qui serai l’infirmière. Je me camoufle. Je me fais une tête de vieille femme, bref, je me présente chez votre amie, et suis agréée par Nini qui, sans défiance, ne voit en moi que Kate, infirmière déléguée par l’hôpital pour soigner Françoise…

— Eh bien ? alors ?…

— Alors, Tom Bob, c’est affolant. À peine suis-je chez Françoise, aux côtés de Nini, près de la malade, que ma conviction est faite… Oui, le diagnostic du premier médecin est fondé : Françoise Lemercier meurt, et meurt empoisonnée. Mais par qui ? comment ? Tom Bob, j’ai provoqué, aujourd’hui même, la réunion de trois grands médecins. Ils sont tombés d’accord qu’en effet il y avait bien empoisonnement. Cela, c’est la certitude indiscutable. Mais cette certitude, je ne sais comment l’expliquer. Je vous dis que Françoise est empoisonnée et qu’elle ne prend pas de poison.

— Vous êtes sûre des aliments ? de la boisson ?

— Sûre. Oui. En ma qualité d’infirmière, j’ai décidé qu’elle ne serait nourrie que de lait, du lait, Tom Bob, qui m’est envoyé directement par une compagnie fermière, sous bouteilles plombées. Ces bouteilles plombées, c’est moi qui les ouvre. Personne d’autre. Ce lait, j’en ai bu. Il ne m’a fait aucun mal. Ce n’est donc pas lui qui empoisonne Françoise. Et, pourtant, chaque jour elle dépérit. C’est inimaginable, c’est incompréhensible.

— Un gaz malsain ?

— Non, j’y ai pensé, mais c’est impossible. Je ne quitte pas le lit de Françoise, je suis tout le temps à côté d’elle. Si c’était par l’air qu’elle respire qu’on l’empoisonne, je serais empoisonnée comme elle, or, ni moi, ni les voisines qui viennent parfois lui rendre visite, ni même Nini, nous ne souffrons d’aucun malaise. Tenez, Tom Bob, vous me comprenez bien ? voilà la situation : Françoise est en ce moment dans son lit, elle n’en sort pas, elle ne boit que du lait qui est pur, elle ne respire qu’un air qui est pur et, pourtant, un mystérieux criminel est à l’œuvre qui la tue avec du poison…

— C’est fou, mistress Davis, c’est impossible.

— Cela est, Tom Bob…

— Non, non, et non, il y a quelque chose que vous n’avez pas su voir, mistress Davis…

— Je passe mon temps à chercher.

— Sans rien trouver ?

— Sans rien trouver.

— Ah ! vous ne savez pas enquêter alors.

— Les docteurs non plus n’ont pas su…

— Les docteurs sont des imbéciles, des ânes, mais vous, Davis, vous, vous qui appartenez à la police, vous ne pouvez pas laisser périr Françoise ? Je l’aime Françoise vous m’entendez ? Il faut que vous la sauviez.

— Je donnerais ma vie pour cela, Tom Bob.

— Vous êtes certaine que Nini ?

— Nini ne l’approche qu’en ma présence… je pousse la précaution jusqu’à faire avec elle le lit de Françoise… ainsi…

De grosses larmes coulaient maintenant du visage amaigri de Tom Bob…

— Et dire, dire, râla-t-il, dans un terrible accès de désespoir, et dire que je suis prisonnier, et qu’on me la tue, et que je n’y puis rien.

D’une voix, qui bouleversait mistress Davis jusqu’au fond de l’âme, le malheureux acheva :

— Ah fatalité, fatalité, tout est donc contre moi ? Voilà donc l’heure où moi qui n’avais jamais eu peur, je dois suer d’angoisse, je dois crier miséricorde ? Fatalité ! il n’y a plus que lui, que lui qui puisse la sauver…