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Chaque matin, Marie-Douce arrivait à l’heure où la cour s’emplissait de l’agitation et du vacarme des diligences prêtes à partir pour Creil ou Gisors. Elle apportait les dernières nouvelles et grimpait vivement l’escalier en haut duquel Guillaume l’attendait avec le petit déjeuner qu’ils partageaient après les premiers baisers. La robe et les jupons de Marie s’envolaient souvent dès le seuil franchi…

Vers la fin du jour, Guillaume, craignant qu’il ne lui arrivât quelque mésaventure, accompagnait son amie jusqu’à proximité de sa maison et il restait là, un pied sur un montoir à chevaux, à surveiller son retour jusqu’à ce que la porte fût refermée sur elle. Alors il rentrait ou bien rejoignait Joseph Ingoult et Lecoulteux pour souper dans un restaurant afin d’épuiser le plus vite possible les heures qui le séparaient du retour de Marie…

Un matin – c’était le 24 juillet – il l’attendit en vain et comprit que l’heure du bonheur était passée. Tout de même, accroché au faible espoir qu’un empêchement avait pu la retenir, il décida de rester chez lui toute la journée mais elle ne vint pas. Seul arriva un billet porté par Rosalie, cette petite servante à laquelle il faisait si peur. Un tout petit billet, très court dont les mots se brouillaient… « Adieu. Ne m’oublie pas… Marie. »

Guillaume sut qu’il était temps de repartir.

Calmement, il fit ses bagages, écrivit deux lettres : une pour Joseph Ingoult, l’autre pour Jean-Jacques Lecoulteux, puis demanda que l’on prépare sa note. On était un mardi et la diligence pour Valognes partait le lendemain à deux heures comme les mercredis, samedis et lundis mais la seule pensée de se retrouver enfermé pendant des jours dans une boîte roulante et cahotante en compagnie de gens sans intérêt lui donna la nausée. Il demanda qu’on lui tienne prêt pour le lendemain matin un cheval de poste. La fatigue serait plus grande mais à tout prendre bénéfique. Il serait seul sur les grands chemins avec sa monture et le souvenir de Marie-Douce à jamais perdue. Le soir, au relais, il dormirait comme une masse…

Au soir du sixième jour, le grand toit des Treize Vents se dessina contre le ciel mauve du crépuscule par-dessus les frondaisons des arbres centenaires. Un petit panache de fumée montait paresseusement de la cheminée des cuisines où il ferait bon s’asseoir tout à l’heure réconforté par un bol de soupe et les soins de Clémence Bellec. C’était elle, au fond, qu’il évoquait en premier, la chaleur de sa générosité, la solidité de son bon sens normand et aussi sa gaieté. Ses meilleurs souvenirs familiaux, c’était quand, assis à la grande table, Guillaume regardait Clémence officier à son fourneau sous l’œil attentif d’Élisabeth et d’Adam, perchés comme des moineaux sur la pierre de l’âtre, une tartine à la main. Un tableau bien réconfortant pour qui revenait l’âme malade et le corps las…

Si la silhouette d’Agnès traversa son esprit, il la repoussa. Non parce qu’il la savait infidèle. Depuis son départ il avait eu le temps d’analyser ses sentiments : une irritante blessure d’orgueil masculin alors que le cœur, lui, se taisait. Tout entier à Marie il n’avait que faire d’Agnès. En revanche, il était fermement décidé à lui imposer pour les jours à venir une existence digne des enfants et du nom qu’elle portait. Une Tremaine ne continuerait pas à courir se vautrer dans l’herbe comme une bohémienne, dût-il l’enfermer dans sa chambre à double tour ! Ce serait possible mais pour être une maison heureuse, les Treize Vents devraient s’en remettre à la jeune génération.

Il n’avait pu obtenir d’Ingoult le nom de l’amant mais il saurait bien le découvrir tout seul et l’écarter de celle qui, bon gré mal gré, demeurait sa femme.

Puisqu’il venait de perdre sa dernière chance de bonheur, il n’entendait pas laisser à Agnès la moindre possibilité d’en goûter un parallèle même si, ce faisant, il n’obéissait qu’à un féroce mais bien naturel égoïsme. Quant à Adèle Hamel, le mauvais génie de la famille, elle ne tarderait pas à apprendre ce que pesait le ressentiment d’un Tremaine…

Un peu revigoré par des plans de vengeance raffinés, Guillaume atteignit sa maison au moment où Pierre Annebrun en sortait. À sa vue la figure du médecin s’éclaira et son soupir de soulagement aurait pu courber un champ d’avoine :

— Enfin te voilà !… Dieu en soit loué ! Tu as reçu la lettre de Potentin ?

— Je n’ai reçu aucune lettre. Qu’est-ce qui se passe ici ? Quelqu’un est malade ?

— Oui. Ta petite Élisabeth mais rassure-toi elle est hors de danger… Elle s’ennuyait tellement que Béline et Daguet avaient emmené les enfants aux écrevisses dans la Saire. Tu sais combien ta fille est peu disciplinée : elle a été se fourrer sous une chute d’eau et s’est fait rouler par la rivière. On l’en a sortie seulement elle a pris froid au point de nous inquiéter, Guillaume ! Mais, je le répète, à présent tout va bien. Mme de Varanville te dira le reste…

— Mme de Varanville ? Mais pourquoi ? Ma femme…

— Agnès est partie… Il y a quinze jours environ ! Ça aussi on te le dira…

Et soudain, il courut vers son cheval qui attendait attaché à un arbre, l’enfourcha et s’éloigna le dos rond sans ajouter un mot ou un regard mais Tremaine aurait juré qu’il y avait des larmes dans ses yeux, des larmes qui étaient peut-être bien une réponse à certaine question…

Rose était là en effet et sa présence eut sur Tremaine son habituel effet bénéfique. Assise au chevet d’Élisabeth qui s’endormait, elle lui lisait une histoire mais en apercevant Guillaume, elle envoya promener le livre pour courir vers lui, les bras ouverts, l’embrassa sans un mot et l’entraîna hors de la chambre.

— Mieux vaut ne pas la réveiller. On a toutes les peines du monde à l’endormir depuis sa maladie. Elle est la proie d’affreux cauchemars…

— Mais enfin, Rose, comment se fait-il que ce soit vous qui la soigniez alors que vous avez tant d’occupations chez vous ?

— Tout va bien à la maison, jusqu’à présent tout au moins et quand Potentin est venu me dire ce qui était arrivé à la petite, je suis accourue. Félix m’a approuvée. Nous ne pouvions pas laisser vos gens se débattre seuls avec une pareille responsabilité…

— Vous saviez le départ d’Agnès ?

— Oui. Elle m’a écrit. À vous aussi bien entendu. Il y a une lettre qui vous attend dans votre chambre. Oh, Guillaume, je crois bien qu’elle est devenue folle…

— Ce n’est pas le terme qui lui convient ! Incompréhensible, déroutante, égoïste, d’un orgueil insoutenable et totalement incapable d’assumer ses devoirs de mère et de gardienne du foyer, ça oui ! Où est-elle allée ?