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— Non !… non ! s’écria Sylvie en se dressant.

— Tu sais très bien que si. Tu as envie de lui autant qu’il a envie de toi… Dans une heure peut-être il n’aura plus rien à espérer…

Une immense acclamation venue du voisinage vint couper le discours de la petite voix de la raison. C’était lui que l’on applaudissait à grands cris, lui déjà vainqueur de cette foule comme il le serait bientôt de l’épouse de Jean de Fontsomme. Avec une soudaine frayeur, Sylvie aperçut l’abîme ouvert sous ses pas. Elle n’était plus libre de faire d’elle-même ce qu’il lui plaisait quand il lui plaisait. Le couple qu’elle formait avec Jean n’avait rien à voir avec celui d’une Montbazon ou d’une Longueville, devenue la maîtresse du prince de Marcillac après que celui-ci eut tué en duel son précédent amant Coligny sans que le mari y voie le moindre inconvénient… C’était un couple uni, solide, sanctifié par l’échange d’un amour profond et d’une immense tendresse, scellé par la présence de la petite Marie… Une brève vision montra soudain à la jeune femme son époux et François face à face, l’épée à la main, sous une lanterne de la place Royale. Jean n’hésiterait pas à provoquer l’homme qui lui ravirait celle qu’il idolâtrait… Pourtant, Sylvie savait que lorsque François reviendrait, elle serait sans force contre lui…

Alors il fallait fuir ! Quitter ce jardin complice jouant de ses parfums de rose, de jasmin et d’herbe fraîche. Ne pas attendre François surtout !… Mais pour aller où, puisque la rue des Tournelles était indisponible ? Le couvent de la Visitation, où elle se rendait souvent pour bavarder avec sœur Louise-Angélique ou ses amies Fouquet ? À minuit, cela demanderait une explication… et pourquoi pas la vérité ? Elle demanderait refuge pour ne pas succomber à l’amour d’un homme… Et, sans chercher plus loin, sa décision fut arrêtée. Retournant en courant vers la maison, elle ordonna à Berquin de faire atteler tandis qu’elle allait s’habiller mais, à sa grande surprise, il ne bougea pas.

— Eh bien qu’attendez-vous, allez !

— Nous sommes désolé, madame la duchesse, mais c’est impossible, répondit cet homme toujours si solennel qu’il parlait de lui-même à la première personne du pluriel.

— Nous ne pouvons pas ? fit Sylvie acide. D’ordinaire, cette manie l’amusait, mais pas cette nuit.

— Nous ne pouvons pas… pour l’excellente raison qu’il y a une barricade déjà très avancée à un bout de la rue et une autre qui commence à prendre tournure à l’autre bout. Impossible de faire passer un carrosse et pour un cheval il n’y a pas assez d’élan… sans compter la largeur !

— Pourquoi, diable, barrer la rue Quincampoix ?

— Il semblerait que cette nuit, on ait entrepris de barrer les rues, celles tout au moins qui n’ont pas de chaînes. Pouvons-nous demander à madame la duchesse où elle souhaite se rendre ?

— Au couvent de la Visitation. Avez-vous quelque chose contre ?

— N… on ! Non, pas du tout, madame la duchesse, sinon que la seule façon de s’y rendre, c’est à pied… même la chaise ne passera pas !

— Nous irons donc à pied ! Faites préparer un porteur de torches et deux valets pour m’escorter.

Berquin, la mine offensée, se redressa de toute sa taille, ce qui faisait très haut :

— Par une nuit pareille, nous accompagnerons nous-même madame la duchesse ! Les ordres vont être donnés…

Quand, un moment plus tard, Sylvie, vêtue d’une robe de taffetas gorge-de-pigeon sous une mante légère à capuchon assortie, quitta sa demeure, elle fut frappée par l’aspect inhabituel de la rue et de ses voisines. L’atmosphère était étrange, pleine d’ombres mouvantes et inquiétantes, avec par instants la flamme d’une torche arrachant des éclats aux armes, pleine d’une vague rumeur où l’on distinguait parfois les paroles d’une chanson, des cris de mort ou des éclats de rire : le réveil d’un peuple en train de se lever et de prendre conscience de sa force en se découvrant uni pour la liberté de deux hommes. Plus de corporatisme, plus de privilèges, plus d’interdictions ! Sur la barricade, chacun apportait ce qu’il avait et les femmes n’étaient pas les dernières.

D’habitude, seuls les ivrognes et les imprudents s’aventuraient sans escorte dans les rues de Paris quand le jour avait disparu. Cette nuit, chacun vaquait à l’œuvre commune sans prendre garde à la qualité de son voisin. Ainsi se côtoyaient le petit-maître, le porteur d’eau, la harengère, le jésuite en bonnet carré – les gens d’Église répondaient tous à l’appel du petit coadjuteur ! – le portefaix, le bourgeois ayant pignon sur rue. Même les gueux de toute espèce sortaient de leur trou comme autant de rats avec les faux estropiés, les tire-laine, les vrais et faux mendiants. Pourtant, Sylvie et sa petite troupe ne rencontrèrent aucune rudesse. On souriait à cette jeune dame élégante qui demandait si poliment qu’on la laisse passer, sans paraître impressionné par le titre de duchesse proclamé par Berquin. Même, au grand scandale de celui-ci, un gindre enfariné à la poitrine nue la prit par la taille pour l’aider à franchir une barricade. On était entre soi, on riait, on plaisantait, mais l’air sentait la poudre…

Quand on fut rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, on vit venir un cortège à peu près semblable à celui de Sylvie : une dame, toute vêtue de satin bleu et de toile d’argent, accompagnée de porteurs de torches et de deux valets, qui marchait aussi tranquillement que si elle passait ses nuits à courir les rues, en se servant de son masque à long manche pour s’éventer. Les yeux vifs de Sylvie eurent tôt fait d’identifier le visage découvert et, avec un cri de joie, elle s’élança vers l’arrivante :

— Marie !… Marie ! Quelle joie de vous rencontrer !

Joie partagée. L’ex-Mlle de Hautefort s’élança à son tour les bras ouverts et les deux jeunes femmes s’embrassèrent avec un enthousiasme qui souleva des applaudissements : il était bien rare que de grandes dames en usent comme de simples boutiquières. En outre, leur langage n’empruntait rien à celui, tellement obscur, des Précieuses : tout le monde pouvait les comprendre.

— Sylvie ? Mais où allez-vous en pareil équipage ?

— À la Visitation Sainte-Marie… et je peux vous retourner la question.

— Au couvent ? Que vous arrive-t-il encore ?

— J’ai l’intention d’y achever la nuit. Vous-même, que faites-vous dehors à cette heure… et à pied comme moi ?

— Je rentre chez moi. J’ai dû laisser mon carrosse rue Saint-Louis, chez Mme la duchesse de Bouillon qui donnait à souper aux violons. Nous sommes assez liées depuis mon mariage. C’est une bonne fille d’Allemande[41] qui cousine avec mon seigneur époux mais, ce soir, il régnait chez elle un tel vacarme que l’on n’entendait pas la musique et que l’on en oubliait de manger : Mme de Longueville et le prince de Marcillac[42] faisaient à eux deux un bruit de tous les diables pour convaincre l’assemblée d’aller se joindre au peuple pour assiéger Mazarin dans son palais. J’ai préféré partir !

— Cela devrait pourtant vous plaire ? Vous détestez Mazarin encore plus que moi…

— Certes, mais le maréchal n’aimerait pas que je me donne ainsi en spectacle. Il est je ne sais où en ce moment et, quand il n’est pas là, je me sens toujours un peu perdue. Comme lui sans moi !

— Heureuse femme qui avez su trouver le grand amour dans le mariage ! sourit Sylvie.