Выбрать главу

— Peut-être que cet étranger savait quelque chose sur les pressions qui s’exercent dans le cœur d’un homme, dit Mot-pour-mot.

— Vous croyez ?

— Oh, je ne peux pas le garantir, mais peut-être cet étranger s’est-il aussi rendu compte à quel point ce père aimait son fils. Peut-être que l’étranger s’est longtemps posé des questions mais qu’il s’est aperçu petit à petit que l’enfant était extraordinaire et qu’il avait des ennemis puissants. Et puis, quel que soit le nombre des ennemis du fils, il a peut-être fini par comprendre que le père n’en faisait pas partie. N’était pas un ennemi. Et il voulait lui dire quelque chose, à ce père.

— Il voulait dire quoi ? » Miller se frotta à nouveau les yeux de sa manche. « Qu’esse qu’il aurait bien pu vouloir dire, d’après vous, cet étranger ?

— Peut-être qu’il voulait dire : “Vous avez fait tout votre possible, et maintenant c’est au-dessus de vos forces. Maintenant, vous devriez éloigner ce garçon. L’envoyer chez des parents restés dans l’Est, peut-être, ou comme apprenti dans une ville.” Ce serait une décision difficile à prendre pour le père, parce qu’il adore son enfant, mais il la prendrait parce qu’il sait que la meilleure preuve d’amour, c’est de le mettre hors de danger.

— Oui, murmura Miller.

— À ce propos, dit Mot-pour-mot, vous devriez peut-être faire quelque chose du même genre avec votre propre garçon, Alvin.

— P’t-être, fit Miller.

— L’eau, par ici, représente un danger pour lui, disiez-vous ? Quelqu’un le protège, ou quelque chose. Mais peut-être que si Alvin ne vivait plus dans la région…

— Alors, une partie des dangers disparaîtraient.

— Réfléchissez-y.

— C’est terrible, dit Miller, d’envoyer son fils vivre chez des étrangers.

— Mais c’est pire de le porter en terre.

— Si fait, dit Miller. C’est ce qu’y a de pire au monde. Porter son enfant en terre. »

Ils ne parlèrent plus, et quelques instants plus tard ils dormaient l’un et l’autre.

À l’aube, il faisait froid et il y avait une épaisse gelée ; Miller ne voulut même pas laisser Al junior monter jusqu’au rocher tant que le soleil ne l’aurait pas fondue. Ils passèrent donc tous la matinée à préparer le terrain entre la paroi de la falaise et le traîneau, pour pouvoir faire rouler la meule à bas de la pente.

Désormais, Mot-pour-mot avait la certitude qu’Al junior se servait d’un pouvoir occulte pour détacher la meule de la falaise, même s’il n’en avait pas conscience. Mot-pour-mot était curieux. Il voulait découvrir la portée de ce pouvoir, afin d’en comprendre mieux la nature. Et comme Al junior ne se rendait pas compte de ce qu’il faisait, il fallait donc user de subtilité dans ses investigations.

« Comment habillez-vous votre meule ? » demanda-t-il.

Miller haussa les épaules. « Avant, j’travaillais sur une meule Buhr. Elles ont toutes un habillage en faucille.

— Vous pouvez me faire voir ? »

Utilisant un coin du râteau, Miller dessina un rond dans la gelée blanche. Puis il traça une série d’arcs, rayonnant du centre du cercle jusqu’au pourtour. Entre les arcs il en traça de plus petits, qui partaient du pourtour mais n’allaient pas jusqu’au centre, s’arrêtant tout au plus aux deux tiers de la distance. « Comme ça, fit-il.

— La plupart des meules en Pennsylvanie et en Suskwahenny ont un habillage en quartiers. Vous connaissez ce type de taille ?

— Montrez-moi. »

Mot-pour-mot traça donc un autre cercle. Il était moins net, car la gelée commençait maintenant à fondre, mais tant pis. Il tira des droites au lieu de courbes depuis le centre jusqu’au pourtour, puis d’autres plus courtes partant directement des grandes pour relier, elles aussi, le périmètre. « Certains meuniers préfèrent cet habillage parce qu’il s’émousse moins vite. Comme toutes les lignes sont droites, on obtient un trait bien régulier au moment de layer la meule.

— J’vois ça, fit Miller. Mais j’sais pas. J’suis habitué à ces lignes courbes.

— Ma foi, c’est comme vous voulez, dit Mot-pour-mot. Je n’ai jamais été meunier, alors je ne m’y connais pas. Je ne fais que raconter ce que j’ai vu.

— Oh, ça m’ennuie pas, vous avez eu raison, dit Miller. Ça m’ennuie pas du tout. »

Al junior se tenait près d’eux, examinant les deux cercles.

« J’crois qu’une fois qu’on aura ramené c’te meule à la maison, dit Miller, j’vais essayer cet habillage en quartiers. Apparence qu’il est plus commode pour garder un broyage efficace. »

Le sol finit par sécher et Al junior s’approcha de la falaise. Les autres garçons restaient tous plus bas, à lever le camp ou remonter les chevaux vers la carrière. Seuls Miller et Mot-pour-mot regardaient quand Al junior se planta enfin, armé de son marteau, devant la paroi rocheuse. Il lui restait encore un peu de taille pour dégager tout le pourtour sur la bonne profondeur.

À la surprise de Mot-pour-mot, quand le garçon positionna son burin et donna un coup de marteau retentissant, tout un fragment de roche, sur six pouces de long, se détacha de la muraille pour venir se briser par terre.

« Dites donc, cette pierre est tendre comme du charbon, fit Mot-pour-mot. Quel genre de meule ça peut donner, si elle n’est pas plus solide que ça ? »

Miller lui répondit par un large sourire et secoua la tête.

Al junior s’écarta de la roche. « Oh, Mot-pour-mot, elle est dure, la pierre, sauf si tu connais l’point précis où qu’y faut la casser. Essaye un coup, tu vas voir. »

Il tendit le burin et le marteau. Mot-pour-mot les prit et s’approcha de la paroi. Soigneusement, il posa le burin sur la pierre en lui donnant un angle léger par rapport à la perpendiculaire. Puis, après quelques tapotements d’essai, il asséna un vigoureux coup de marteau.

Le burin lui sauta quasiment de la main gauche, et la violence de l’impact fut telle qu’il lâcha le marteau.

« Excusez-moi, fit-il. J’ai déjà fait ça, mais j’ai dû perdre le coup de main…

— Oh, c’est la pierre, v’là tout, dit Al junior. Elle a ses lunes. Elle s’laisse pas casser dans n’importe quel sens. »

Mot-pour-mot examina l’endroit où il avait essayé d’entamer la roche. Il fut incapable de le retrouver. Son coup puissant n’avait pas laissé la moindre marque.

Al junior ramassa les outils et appuya le burin contre la pierre. Mot-pour-mot eut l’impression qu’il le posait exactement à la même place. Mais Al agissait comme s’il l’avait positionné d’une façon tout à fait différente. « Regarde, il a juste le bon angle. Comme ça. »

Il frappa du marteau, le métal tinta, il y eut un craquement dans le roc, et une fois encore des bris de pierre crépitèrent sur le sol.

« Je comprends pourquoi vous lui confiez toute la taille, dit Mot-pour-mot.

— La meilleure méthode, à c’qui semble », approuva Miller.

En l’espace de seulement quelques minutes, le pourtour de la meule était complètement dégagé. Mot-pour-mot ne disait rien, il attendait de voir ce qu’allait faire Al junior.