Eugénie était revenue. Sharko l’ignora superbement et tenta de poursuivre ses réflexions. La fillette martelait la table avec un coupe-papier, de plus en plus fort.
— Éloïse est morte, euh, ta femme est morte, euh. Éloïse et ta femme sont mortes, euh. Et tout ça, c’est ta faute, euh…
La petite retorse… C’était sa phrase préférée, celle qui blessait jusqu’au fond du cœur. Le flic grinça des dents.
— Ferme-la, bordel !
Des têtes se tournèrent vers Sharko. Il s’arracha de son siège, les poings serrés. Il se précipita vers un brigadier qui faisait des photocopies et lui présenta sa carte de commissaire.
— Sharko, OCRVP.
— Je sais, commissaire. Vous désirez quelque chose ?
— J’ai besoin que vous alliez me chercher des marrons glacés et de la sauce cocktail. De la pink salad en pot d’un kilo. Vous pouvez faire ça ? Pour les marrons, peu importe la marque, mais pour la sauce, n’oubliez pas, la pink salad, et pas une autre.
L’homme écarquilla les yeux.
— C’est que…
Le flic parisien posa les mains sur les hanches, ses épaules s’élargirent. Avec ses quelques kilos de plus, Sharko, déjà costaud à l’origine, suscitait le respect.
— Oui, brigadier ?
Le jeune flic ne protesta plus et disparut. Sharko retourna à sa place. Eugénie lui souriait.
— À tout à l’heure, mon Franck.
— C’est ça, oui. Reste chez toi.
Elle se mit à courir en sautillant et disparut derrière un panneau en liège. Le commissaire inspira, les paupières closes. Le calme revenait, enfin. Ronflement des ordinateurs, semelles grinçantes des collègues. Il poursuivit ses réflexions, feuilleta rapidement les pages techniques des différents rapports. Il n’apprit pas grand-chose de plus. Les analyses ADN étaient en cours, de même que la reconstruction faciale, qui ne mènerait sans doute à rien. Jusqu’à présent, on pouvait résumer l’affaire à cette brève description : cinq hommes entre vingt-deux et vingt-six ans, dont un Asiatique, ex-consommateurs de drogue pour la plupart, avaient été blessés ou tués par balle. Crânes sciés, yeux prélevés, mains coupées, corps enterrés. Super…
En soi, l’enquête ne progressait pas des masses. Le coup dur venait surtout du fichier des disparitions inquiétantes, complètement muet. Requête vide lorsqu’on l’interrogeait, par exemple, sur la disparition dans les quinze derniers mois d’un Asiatique, correspondant aux critères — taille, poids estimé, âge. Mais au final, ce n’était qu’un semi-échec. L’absence d’enregistrement indiquait que ces hommes pouvaient être des marginaux, des étrangers en situation irrégulière, ou des étrangers tout court.
Plus tard, Sharko partit se rafraîchir à la fontaine avec l’impression d’avoir le cerveau en compote. Il s’imaginait bien dehors, à la terrasse d’un café. Le brigadier lui avait ramené le pot de sauce cocktail, les marrons glacés, et depuis, Eugénie lui fichait heureusement la paix. Il n’allait pas tarder à rentrer à l’hôtel, faire un point avec Leclerc et probablement mettre les voiles d’ici une journée ou deux. Parce que, plus le temps passait, plus les pistes se fermaient. Rien du côté des hôpitaux. Les lieutenants qui revenaient de l’enquête de proximité n’avaient que dalle à se mettre sous la dent. Parmi les centaines d’employés — et ex-employés — qui bossaient dans la zone industrielle, nul n’avait vu quoi que ce soit. D’un autre côté, les crimes étaient tellement lointains que les mémoires s’étaient sans doute sérieusement émoussées.
Pour l’heure, ces cadavres restaient totalement anonymes.
Sharko, enfoncé une dernière fois dans ses dossiers, sentit soudain une pression sur son épaule. Il se retourna. C’était Péresse, qui fixait le pot de sauce cocktail et les marrons glacés. Il finit par lâcher :
— On tient une piste sérieuse. Venez voir.
Sharko l’accompagna jusqu’à son bureau. Le commissaire rouennais ferma la porte et désigna son écran d’ordinateur. On y voyait le scanner d’un document manuscrit, en anglais.
Un télégramme.
— Il nous vient d’Interpol. Vous n’allez pas croire de quelle façon ce télégramme est remonté jusqu’ici. Un gars de chez eux, du nom de Sanchez, les appelle depuis son lieu de vacances, un camping du côté de Bordeaux. Il regardait la télé en sirotant le plus tranquillement du monde son apéritif quand il vous aperçoit, vous, près de la zone de découverte des corps, au niveau du pipeline.
— Je suis passé à la télé ? Bon Dieu, ils n’en perdent pas une.
— Sur ce, Sanchez téléphone au siège et se rencarde, il veut savoir sur quelle affaire vous bossez.
— Je connais bien Sanchez. On a eu quelques dossiers en commun à la fin des années quatre-vingt-dix, avant qu’il bascule à Lyon.
— Il n’a pas spécialement regardé la télé ces derniers temps, et ignore le tapage médiatique qu’on fait autour de cette histoire. Alors ses collègues lui racontent… les crânes sciés et compagnie. Et là, ça tilte dans sa tête. Il demande qu’on fouille dans les archives d’Interpol, et devinez sur quoi ils tombent, là-bas ?
— Ce vieux télégramme…
— Exactement. Un télégramme envoyé depuis l’Égypte. Le Caire, plus précisément.
Sharko planta son doigt sur l’écran.
— Dites-moi que mes yeux voient encore clair.
— Je confirme. Il date de 1994. Trois jeunes filles égyptiennes, tuées violemment et habitant Le Caire. Crânes sciés proprement « à la scie médicale », comme c’est écrit, cerveau prélevé, et énucléées. Corps mutilés, lacérés à coups de couteau, de la tête aux pieds, y compris les parties génitales…
Sharko sentait une ignoble ivresse l’envahir. Sa cage thoracique se tendait, sa poitrine se compressait. Le monstre assoiffé de traque refaisait surface. Péresse continua sa lecture.
— … Le tout en moins de deux jours. Et pas d’enterrement sous terre, cette fois-ci. Les corps ont été abandonnés dans la nature. Notre tueur y est allé à la manière forte.
Le flic parisien se redressa en baissant les paupières. Il imagina des filles étalées dans le sable du désert, lardées de coups de couteau. Organes à l’air, offerts aux charognards. Toutes ces images, dans sa tête. Il fixa l’écran dans un souffle.
— C’était il y a si longtemps. Quand il y a des séries, elles sont normalement plus rapprochées dans le temps. Et la distance, aussi. La Normandie, Le Caire, ce n’est pas tout proche… On aurait affaire à un itinérant ? Interpol a relevé d’autres cas similaires ?
— Aucun.
— Ce qui ne signifie pas grand-chose. Il y a encore dix ans, ce genre de télégramme était plutôt rare. Prendre leur temps pour la paperasse, c’est la dernière chose que les flics font, et encore, s’ils veulent bien se casser la tête. Notre homologue égyptien était un policier méticuleux. Ce qui est presque un paradoxe.
Sharko marqua un silence, ses yeux continuaient à parcourir le télégramme tandis que son cerveau carburait déjà. Trois filles en Afrique, cinq hommes en France. Lacérations, crânes ouverts, yeux prélevés. Seize ans d’écart. Pourquoi une si longue attente entre les deux séries ? Et, surtout, pourquoi les deux séries ? Le commissaire revint à la description sommaire balancée à Interpol.
— L’auteur du rapport est Mahmoud Abd el-Aal… Le nom de l’officier égyptien qui a lancé la pierre ?
— Il semblerait.
— Ce papier est tout ce dont on dispose ?
— Pour le moment. On s’est d’abord mis en relation avec Interpol en Égypte, puis le SCTIP[3] cairote, qui nous a basculés sur un commissaire de l’ambassade française, Mickaël Lebrun, en contact direct avec les autorités de là-bas. Les premières nouvelles ne sont pas terribles.