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Lydia…

Lucie sortit la trentaine de listings de l’année 1954 et se plongea dans la lecture des identités, classées par ordre alphabétique suivant les noms. Filles et garçons étaient mélangés. Seuls étaient indiqués, de façon manuscrite, leur nom, prénom, âge, ainsi que le numéro de dossier correspondant.

La première fois où Lucie tomba sur le prénom de Lydia — Lydia Marchand, sept ans —, elle fut persuadée d’avoir trouvé. Armée de son numéro de dossier, elle se précipita vers les murailles de papiers et dénicha le bon document, qu’elle ouvrit. La photo d’identité ne correspondait pas à celles des autres gamines qu’elle avait pu imprimer à partir du film. Mais peut-être Lydia n’avait-elle pas participé au massacre des lapins ?

Lucie ne renonça pas. L’important, ici, était l’institution indiquée, à laquelle Lydia appartenait : « Couvent des sœurs du Bon-Pasteur de Québec… » La flic retourna vers les tiroirs, trouva le plumitif correspondant à cet établissement et en sortit les fiches des pensionnaires, au nombre de trois cent quarante-sept.

Trois cent quarante-sept pensionnaires. Et il ne s’agissait que de filles.

Pour retrouver la fillette de la balançoire, celle dont Lydia était l’amie, il ne restait d’autre choix que de parcourir manuellement les trois cent quarante-sept dossiers, et de comparer les photos d’identité de chaque document avec ses propres photos.

Sa matinée y passa, sans succès. Ce n’était donc pas cette Lydia-là… Premier coup au moral. Prenant conscience de l’ampleur de sa tâche, Lucie tira une pomme de son sac et fit craquer sa nuque. Ses yeux commençaient à rougir. La lumière au néon, harassante, et ces noms écrits si petits les uns derrière les autres n’étaient pas l’idéal. Était-elle seulement dans la bonne ville ?

Elle s’en persuada. Tout la menait ici, à Montréal.

À 13 h 15, elle s’attaquait à l’année 1953. Aux alentours de 17 heures, après deux bananes et un tour aux toilettes, elle entamait l’année 1952. Cette fois encore, il y eut une énième Lydia qui la mena vers une autre institution religieuse, appelée hôpital de la Charité de Montréal.

Mécaniquement, Lucie sortit la haute pile de dossiers relatifs à l’établissement et s’attaqua à sa dernière fouille de la journée. Les archives fermaient à 19 heures, et de toute façon, sa tête n’allait pas tarder à exploser. Des noms, des noms, toujours des noms.

Quand elle ouvrit le dossier situé environ au trois quarts du paquet, et qu’elle aperçut la photo collée, sa gorge se serra.

C’était elle, la fille de la balançoire.

Alice Tonquin.

Trois années séparaient la photo du dossier et celle imprimée à partir du film, mais Lucie n’avait aucun doute. Les yeux, profonds, directs, l’ovale du visage…

Le cœur battant à toute allure, la jeune flic parcourut la poignée d’informations du dossier. Alice Tonquin, née chez les sœurs de la Miséricorde à Montréal en 1948… Demeure là-bas jusqu’à l’âge de trois ans… Est transférée ensuite deux années durant chez les petites franciscaines de Marie à Baie-Saint-Paul… Puis arrive à l’hôpital de la Charité de Montréal, en 1952, donc… Fin du parcours ou plutôt, le reste devait se cacher dans un autre dossier, puisque celui qu’elle tenait correspondait uniquement à l’admission à la Charité.

Les détails, peu nombreux, étaient purement administratifs, mais peu importait : Lucie possédait enfin l’identité qu’elle recherchait. Elle prit des notes, entoura « hôpital de la Charité de Montréal » et décrocha le téléphone dans la pièce.

Elle passa un coup de fil à son chef Kashmareck qui, depuis la France et le début de l’enquête, avait établi plusieurs fois le contact avec la Sûreté du Québec. Elle demanda qu’il les joigne et lance une recherche d’identité sur Alice Tonquin et Lydia Hocquart.

En attendant qu’il la rappelle, elle indiqua, toujours par téléphone, à Patricia Richaud qu’elle pouvait venir la rechercher d’ici une demi-heure. Le temps de ranger toute la paperasse.

Dans le calme de l’alcôve, Lucie se laissa choir sur sa chaise, la tête à la renverse. Puis elle but jusqu’à la dernière goutte l’eau de sa bouteille.

Elle y était arrivée… Une photo, une simple photo lui avait fait remonter le temps et s’approcher du but. Elle pensa à Alice, cette anonyme qui, désormais, n’en n’était plus une. Petite orpheline, sans père ni mère, chahutée d’hôpital en couvent, sans attaches, sans repères, sans rien. Élevée dans la froideur de l’institution religieuse : prières aux repas, tâches ménagères, nuits aux dortoirs et vie austère, dans l’ordre et l’obéissance de Dieu. Quel avait été son avenir avec un départ si catastrophique dans la vie ? Comment avait-elle grandi ? Que s’était-il passé, dans cette fameuse pièce avec tous ces lapins ? Du fond du cœur, Lucie espérait avoir bientôt les réponses. Il fallait que toutes ces pensées, ces visages qui la harcelaient nuit et jour cessent. Alice devait lui livrer ses secrets.

Le téléphone de la pièce sonna vingt-cinq minutes plus tard, alors qu’elle rangeait les tout derniers dossiers. C’était Kashmareck… Lucie décrocha et ne lui laissa pas le temps de parler :

— Dites-moi que vous avez quelque chose !

À la manière dont il se racla la gorge, Lucie comprit immédiatement que cela conduirait de nouveau à un échec.

— Oui, j’ai quelque chose, mais ce n’est pas terrible. Premièrement, il n’y a aucune trace de cette Alice Tonquin. Ni au Canada, ni en France. Les flics de la Sûreté disposent bien de son état civil, établi à sa naissance dans un hôpital de Trois-Rivières, mais ça ne va pas beaucoup plus loin. Ils m’ont dit que la perte d’identité était courante dans ces années-là. Avec les nombreux déplacements en institutions, difficile de suivre leur trace, et les papiers disparaissaient facilement. Après 1955, elle a probablement été adoptée par une famille sous un autre nom, comme la plupart des enfants de l’époque. Si aujourd’hui elle est vivante, c’est sous une identité inconnue.

— Bon Dieu, tout le monde semble au courant de ces adoptions en masse, sauf nous. Et Lydia Hocquart, sa copine ?

— Elle est décédée en 1985 dans un hôpital psychiatrique, suite à un arrêt cardiaque. Elle souffrait de troubles sévères du comportement, et son cœur n’a plus supporté les médicaments qu’elle avalait depuis des années.

— Demandez qu’ils vous envoient toutes les infos, et balancez-les-moi par mail ! Quel était le nom de l’hôpital de Lydia ?

— Attends… Voilà, Saint-Julien de Saint-Ferdinand d’Halifax.

— Et depuis combien de temps y était-elle, dans cet hôpital ?

— Je n’en sais rien. C’est médical et confidentiel, tout ça. Tu sais que c’est moi qui pose les questions, d’ordinaire ?

Derrière Lucie, la porte s’ouvrit. Patricia Richaud inspecta silencieusement les environs, s’assurant que tout était bien rangé.

— On se rappelle, fit Lucie.

Elle raccrocha, les mâchoires serrées. Troubles sévères du comportement… hôpital psychiatrique…

La voix rêche de la documentaliste la chassa de ses pensées.

— Vous avez trouvé votre bonheur ?

Lucie tressauta.

— Euh… Oui, oui… J’ai le nom que je recherchais, ainsi que celui de son dernier établissement connu, l’hôpital de la Charité de Montréal.

— La congrégation des sœurs grises…