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Toujours aucune tonalité, comme si le numéro n’existait pas.

C’étaient eux, Sharko en avait la certitude. Par un moyen ou un autre, ils avaient neutralisé la carte SIM de son téléphone cellulaire.

La minute suivante, les doigts tremblants, il tapait le numéro de l’hôtel Delta Montréal. On l’informa qu’il n’y avait personne dans la chambre de Mme Henebelle, la clé se trouvant dans le casier de la réception. Sharko dit à l’hôtesse qu’il avait un message urgent à transmettre à Lucie Henebelle, il fallait absolument qu’elle le rappelle dès son retour.

Il raccrocha, ses mains se refermèrent sur le haut de son crâne.

Il avait cru mettre Henebelle à l’abri, de l’autre côté de l’océan.

Mais il l’avait parfaitement isolée.

Pour la précipiter dans la gueule du loup.

Une demi-heure après, incapable de savoir quel parti prendre, il frappait chez son chef, Martin Leclerc, qui vivait dans le XIIe arrondissement, près de la Bastille.

Il n’était pas encore 2 heures du matin.

46

Dix-huit heures passées. Lucie s’était installée face à la documentaliste, dans cette alcôve à l’odeur de vieux papiers et d’histoires lointaines. Patricia Richaud triturait nerveusement sa médaille, une représentation de la Vierge Marie, alors que Lucie parcourait la liste des religieuses présentes à l’hôpital de la Charité de Montréal. Il régnait dans cet antre oublié une atmosphère particulière, à la fois lourde et pleine de tension.

Lucie écrasa son index sur le listing.

— Elle y est encore. Sœur Marie-du-Calvaire… Quatre-vingt-cinq ans. Bien vivante.

Elle se recula sur sa chaise, avec un soupir de soulagement. Cette vieille femme sous les ordres de Dieu avait côtoyé Alice Tonquin. Elle connaissait sans doute une partie de la vérité.

Satisfaite, Lucie se concentra de nouveau. Patricia s’était mise à raconter :

— Lors de ces années qui vous intéressent, on ne pardonnait pas à une femme de donner naissance à un enfant hors mariage. Les mères qui dérogeaient à cette norme se voyaient dès lors considérées comme des déviantes, des pécheresses que leurs propres parents rejetaient. De ce fait, les jeunes femmes enceintes cherchaient à tout prix à dissimuler leur faute, en quittant leur ville plusieurs mois, pour accoucher en secret derrière les murs d’institutions religieuses.

Lucie entourait inconsciemment les mots Alice Tonquin, notés sur son petit carnet. Le visage de la gamine ne la quittait plus, elle savait que ce vieux film visionné le premier jour, dans la salle de cinéma de son ex-compagnon Ludovic, continuerait encore longtemps à la hanter.

— Et elles y abandonnaient leur enfant, murmura-t-elle.

Richaud acquiesça.

— Oui, le bébé était alors pris en charge par les religieuses. L’objectif était que l’orphelin soit plus tard élevé dans une bonne famille, qu’il ait toutes ses chances dans la vie. Mais à partir de la crise des années trente, le taux d’adoption a considérablement chuté. La plupart de ces enfants ont grandi et sont restés dans les institutions. Alors, il a fallu multiplier la construction de crèches, de couvents, d’orphelinats, d’hôpitaux. L’Église s’est mise à peser de plus en plus dans le gouvernement. Progressivement, elle accroissait son pouvoir sur les institutions telles la santé, l’éducation, l’assistance publique… L’Église était partout.

Lucie n’avait quasiment rien vu de Montréal, mais elle se rappelait les innombrables monuments religieux qui côtoyaient les buildings IBM ou les gigantesques établissements financiers. Une ville empreinte d’une lourde histoire catholique, que ni le modernisme ni le capitalisme ne parvenaient à masquer.

— … L’arrivée au pouvoir de Maurice Duplessis, en 1944, va marquer le commencement d’une période importante de l’histoire politique du Québec. Période que l’on nommera par la suite la «  grande noirceur ». Le gouvernement Duplessis, c’est avant tout la lutte anticommuniste, l’emploi de la manière forte contre les syndicats, et une machine électorale invincible. Son parti jouissait souvent de l’appui très actif de l’Église catholique romaine dans les campagnes électorales. Et vous connaissez le pouvoir de l’Église, mademoiselle…

Lucie poussa la photo d’Alice vers la documentaliste.

— En quoi interviennent ces orphelins là-dedans ? En quoi cette petite fille de huit ans est-elle concernée ?

— J’y viens. Entre 1940 et 1950, les enfants placés dans les orphelinats viennent, pour la plupart, de familles divisées incapables d’assumer leur charge. Les familles versent des montants aux orphelinats pour la garde de leur progéniture, montants bien supérieurs aux allocations gouvernementales. Jusque-là, le système fonctionne bien, l’Église engrange de l’argent et peut développer ses activités de bienfaisance. Mais l’arrivée en masse des orphelins illégitimes a posé un sérieux problème car, d’une part, ils engorgent les institutions, et surtout, personne ne verse d’argent, si ce n’est l’État fédéral qui offre un per diem ridicule de soixante-dix cents par tête. Comprenez bien que ces illégitimes, il faut les loger, les nourrir, leur offrir l’enseignement auquel tout être humain a droit. Avec si peu de moyens financiers, les religieuses ont, malgré tout, tenté d’élever et d’éduquer ces orphelins, dans la douleur et la pauvreté. Quoi qu’il ait pu arriver, personne ne pourra jamais les blâmer de leur courage. Elles n’étaient pas responsables…

Elle marqua une pause, les yeux dans le vide, avant de reprendre ses explications.

— … Parallèlement à cela, l’Église crée, en 1950, l’hôpital du Mont-Providence, une école spécialisée dans l’éducation des orphelins en légère déficience intellectuelle. Le but de l’institution est d’éduquer ces enfants et de favoriser leur réintégration sociale. Mais, en 1953, l’hôpital-école est au bord de la faillite. Les communautés religieuses accumulent des dettes de plus de six millions de dollars envers l’État fédéral, et celui-ci exige un remboursement. Les religieuses se retrouvent dans une impasse et font appel au gouvernement provincial. Et c’est à ce moment que tout va basculer, que l’enfer va naître et que le Québec va certainement connaître le période la plus sombre de son histoire.

Lucie écoutait attentivement. Comme par hasard, on était, encore une fois, pile dans la période qui l’intéressait, le début des années cinquante. Malgré la moiteur de sa peau, elle ne put s’empêcher de réprimer un frisson. Patricia Richaud parlait à présent d’une voix froide, presque didactique :

— Maurice Duplessis va autoriser une manœuvre permettant la transformation de cet hôpital accueillant de légers déficients mentaux en un véritable asile d’aliénés. Pourquoi ? Parce que dans un asile, le per diem versé par l’État fédéral passe de zéro à deux dollars et vingt-cinq cents par tête. Parce que dans un asile, il n’y a plus besoin de donner de cours et donc de dépenser de l’argent pour l’éducation. Parce que le statut d’hôpital psychiatrique autorise à utiliser ces enfants en main-d’œuvre gratuite, sans respect des droits humains. Des enfants sains, qui s’occupent des enfants malades, nettoient, préparent à manger, assistent les religieuses, les infirmiers, les médecins. Ainsi, du jour au lendemain, les pensionnaires de l’école spécialisée du Mont-Providence se réveillent dans un asile de fous…

Fou… La folie… La vague d’enfants qui se met à massacrer les animaux, les yeux chargés d’une haine incompréhensible. Lucie sentit ses muscles se raidir.