— Ça ne sert à rien, il ne fonctionne plus.
— Démarrez.
— Que voulez-vous ? Je…
— Démarrez, j’ai dit.
Elle s’exécuta. Ils quittèrent Montréal par l’extrême nord, empruntant le pont Charles-de-Gaulle.
Et s’éloignèrent définitivement des lumières de la ville.
48
La mine déconfite, Martin Leclerc allait et venait nerveusement dans son salon. Il tenait la photo de Lucie du bout des doigts.
— Mais merde, Shark ! Qu’est-ce qui t’a pris d’aller te frotter à la Légion ?
Sharko était assis dans le sofa, la tête dans les mains. Le monde s’écroulait, lui écrasait la poitrine. Il souffrait pour le petit bout de femme qu’il avait précipité dans la gueule du loup.
— Je n’en sais rien. Je voulais… les faire sortir de leur tanière. Donner un coup de pied dans la fourmilière.
— C’est réussi.
Leclerc se prenait aussi la tête, les yeux au plafond, en soupirant bruyamment.
— Tu sais qu’on n’arrive à rien avec des certitudes, surtout contre des mecs pareils ! Des preuves ! Il nous fallait des preuves !
— Quelles preuves ? Dis-moi !
Désespéré, en colère, Sharko se dressa et fit face à son chef :
— Toi comme moi, on sait que le colonel Chastel est mêlé à cette histoire. Lance une procédure judiciaire contre lui. Mohamed Abane voulait intégrer la Légion, on le retrouve enterré avec quatre autres corps inconnus. Ça peut tenir devant un juge si tu y mets tout ton poids. La vie d’un flic est en jeu.
— Pourquoi Henebelle ? Qu’est-ce qu’ils lui veulent ?
Sharko serra les mâchoires. Chaque seconde de chaque minute, il n’avait cessé de penser à la petite femme blonde. Peut-être qu’à cause de lui, elle allait subir le calvaire qu’il avait lui-même connu dans le désert d’Égypte. La torture…
— Ils voudront s’en servir comme monnaie d’échange. Elle, contre des informations sur le syndrome E dont je ne dispose même pas. J’y suis allé au bluff.
Leclerc secouait la tête, les mâchoires serrées.
— Et ce Chastel aurait été assez stupide pour s’attaquer à toi ouvertement et se dévoiler si facilement ? Il n’a pas eu peur que nos équipes attendent les hommes envoyés chez toi ?
Sharko fixa son chef et ami bien au fond des yeux.
— J’ai tué un homme en Égypte, Martin. C’était de la légitime défense, mais je ne pouvais pas en parler. Ils m’avaient dans le collimateur, ce Nourredine ne m’aurait pas raté. J’ai livré à Chastel les coordonnées de son corps. Il me tient comme moi je le tiens. C’est notre pacte de confiance.
Martin Leclerc resta un instant bouche bée. Il partit en direction de son bar se verser un verre de whisky, dont il but la moitié d’un trait.
— Putain…
Un long silence.
— Qui ? Qui as-tu tué ?
Les yeux de Sharko s’embuaient. En presque trente ans, Leclerc l’avait rarement vu dans cet état-là. Un mec en bout de course, vidé de son jus.
— Le frère du flic qui enquêtait sur les gamines assassinées. C’était l’une de leurs sentinelles. Il avait fait égorger son propre frère, il était à deux doigts de me buter. Je l’ai tué par… par accident.
Le visage de Leclerc était partagé entre dégoût et colère.
— Les Égyptiens peuvent faire le lien avec toi ?
— Il faudrait déjà qu’ils retrouvent son corps. Et si c’était le cas, rien ne me relie à Abd el-Aal.
Le chef de l’OCRVP termina son verre. Il grimaça et se frotta la bouche du plat de la main. Sharko se tenait derrière lui, les épaules tombantes sous sa veste chiffonnée.
— Je suis prêt à assumer, à payer pour mes conneries. Mais, auparavant, aide-moi, Martin. Tu es mon ami. Je t’en prie.
Sharko était perdu, groggy. Leclerc s’approcha d’une photo encadrée, posée sur un meuble du salon : lui, et sa femme, sur une rambarde dominant l’océan. Il la souleva et la regarda longuement.
— Je suis en train de la perdre parce que j’ai voulu être droit jusqu’au bout. J’ai cru que mon métier comptait plus que tout le reste, je me suis trompé. Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette flic, pour te faire plonger à ce point ?
— Tu vas m’aider ?
Leclerc soupira, puis sortit une enveloppe marron d’un tiroir. Il la tendit à Sharko. Sur le papier était inscrit « À l’attention de Monsieur le directeur de la police judiciaire ».
— Tu mets ma démission de côté, je la récupérerai quand tout sera fini. Et tu reprends ta photo, toutes tes paroles. Tu n’es jamais venu ici ce soir. Tu ne m’as jamais rien dit.
Sharko s’empara de l’enveloppe et serra de sa lourde main celle de son ami.
— Merci, Martin.
Il se perdit dans l’épaule de son chef et ne put retenir les larmes qui arrivaient. Leclerc lui tapota le dos.
— J’espère qu’elle en vaut vraiment la peine.
— Oh oui, Martin, elle en vaut la peine…
49
Aux côtés de Lucie, l’individu ôta enfin ses lunettes et les rangea dans la boîte à gants, avec le revolver.
— Je ne vous veux pas de mal. Excusez mes manières un peu abruptes, mais j’avais besoin que vous me suiviez sans faire de problèmes.
Lucie sentit la pression quitter brusquement son corps. Tout en prenant garde à la route, elle regarda son interlocuteur. Ses iris étaient profondément bleus, protégés par d’épais sourcils gris.
— Qui êtes-vous ?
— Roulez. Nous discuterons plus tard.
Des noms de villes défilèrent : Terrebonne, Mascouche, Rawdon. Les zones qu’ils traversaient étaient de plus en plus dépeuplées. Ils prirent une route aux interminables lignes droites, cernée de forêts d’érables et de résineux à perte de vue. Ils ne croisèrent que quelques rares camions et voitures. La nuit tomba. De temps à autre, perçaient de lointains points lumineux, des embarcations qui devaient sillonner des fleuves, des lacs, des rivières. Ils avaient parcouru une centaine de kilomètres quand l’individu lui demanda de bifurquer dans un chemin. Les phares éclairaient les gros troncs noirs dont la hauteur donnait le vertige. Lucie se sentait au bord du gouffre, elle n’avait aperçu que deux ou trois habitations cette dernière demi-heure.
Un chalet sortit de l’obscurité. Lorsque la flic posa pied à terre, fébrile, elle entendit le mugissement furieux d’un torrent. Le souffle frais du vent lui agita les cheveux. L’homme s’attarda quelques secondes, les yeux braqués vers les ténèbres. Elles étaient ici plus profondes qu’ailleurs. Il déverrouilla la porte du chalet. Lucie entra. L’intérieur de l’habitation sentait le gibier cuit. Un poêle à deux ponts trônait au fond de la pièce, devant une large baie vitrée qui ouvrait sur les scintillements légers de la lune sur la surface d’un grand lac. Dans un coin, des cannes à pêche, un vieil arc, des scies de bûcheron, ainsi que des moules en bois aux côtés de personnages en sucre d’érable.
En soufflant, le Canadien posa son flingue sur la table et ôta sa casquette, dévoilant une poignée de cheveux poivre et sel. Il paraissait encore plus vieux et maigre, maintenant qu’il avait retiré sa veste. Un homme fatigué, usé, semblait-il.
— Il n’y a qu’ici où nous pourrons discuter tranquillement, en sécurité.
Il avait abandonné son accent américain, parlant avec celui du Québec. Lucie comprit sur-le-champ, elle connaissait cette voix.
— Vous êtes l’interlocuteur que j’ai eu au téléphone en appelant sur le portable de Wlad Szpilman ?