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Aussitôt dans la cour, il a flairé et pris la trace de Léandre. J’avais déjà remarqué que lorsque Léandre était dehors, il voulait toujours que nous allions le rejoindre. Mais je l’ai rappelé et je suis partie dans la direction opposée. Léandre était trop loin, et je ne voulais pas être obligée de surveiller Bob sans arrêt.

Au fond, ce qu’il voulait, surtout, c’était pouvoir courir librement et une fois perdue la trace de son maître, je crois qu’il ne pensait plus à le rejoindre.

J’ai emprunté le sentier qui mène à la route mais, bien avant d’y arriver, j’ai pris à droite, dans le bois de châtaigniers qui descend presque jusqu’au fond du val. Sous bois, je sentais moins le vent et je l’entendais davantage faire le fou dans les branches au-dessus de ma tête.

Je le sentais moins, mais assez malgré tout pour avoir encore cette même sensation que la veille. À la fin, cela m’agaçait. J’ai joué avec Bob. Je lui lançais des branches qu’il me rapportait. Quand je les prenais il ne voulait pas lâcher et nous luttions pendant plusieurs minutes. Une fois, j’ai glissé sur une racine, je suis tombée dans les feuilles. D’abord surpris, Bob n’a pas bougé ; puis croyant sans doute que je voulais jouer, il s’est jeté sur moi juste au moment où je me relevais. Je suis retombée. Je le tenais serré contre moi. Nous avons roulé dans les feuilles. J’ai senti son souffle chaud dans mon cou. Alors, sans réfléchir, je l’ai repoussé en lui donnant une claque sur le museau. J’ai crié :

— Va-t’en !

Sur le coup il s’est éloigné de quelques pas.

Tandis que je me relevais en brossant mon manteau, il m’a regardée avec ses yeux tristes, et, comme chaque fois, il m’a fait pitié. Je l’ai caressé et je me suis remise à lui lancer des branches.

Nous sommes descendus ainsi jusqu’au ruisseau. Là, le vent ne soufflait presque plus. Je me suis assise au pied d’un arbre. La marche et les jeux avec Bob m’avaient essoufflée. J’ai été calme pendant un moment. Bob aussi devait être essoufflé car il a bu longuement au ruisseau. Quand il a eu fini, il a secoué sa grosse tête en faisant gicler de la bave. Ensuite, il est venu s’asseoir contre moi. J’ai encore senti son souffle sur ma figure, sa patte qu’il posait sur ma cuisse. Je ne l’ai pas grondé, cette fois, mais je me suis levée et j’ai repris le chemin de la maison.

16

En général, quand Léandre restait aux champs toute la journée, Marie ne servait à midi qu’une soupe et un autre plat. Elle réservait le repas le plus important pour le soir. Ce dimanche-là, elle avait fait de même si bien qu’à une heure nous avions fini de manger.

De m’être retrouvée seule en face de Marie m’avait fait penser de nouveau à ses paroles de la soirée. Je l’ai observée à plusieurs reprises, elle n’avait pas l’air plus triste ni plus préoccupée que les autres jours. Elle n’avait rien dit au cours du repas, mais cela n’était pas étonnant. En l’absence de Léandre, il nous arrivait de rester des journées entières sans échanger plus de trois paroles. Nous n’avions rien à nous dire, simplement.

Comme chaque dimanche, nous avons bu le café.

Quand Marie s’est levée, je me suis levée aussi pour l’aider à desservir. Ensuite, je suis allée jusqu’à la fenêtre.

Bob était sur mes talons.

Rien n’avait changé. Le ciel restait couvert. Le vent soufflait aussi fort.

Pendant un très court instant, j’ai eu l’impression que le temps s’arrêtait. Puis, qu’il continuait de couler devant moi dans le val, mais que derrière moi, dans la cuisine, il demeurait en suspens.

Quand j’y pense à présent cela me paraît curieux. Mais je reste certaine que c’est ce qui m’a poussée à sortir cet après-midi-là. À cet instant précis, il n’y avait rien d’autre pour m’attirer dehors. C’était à peine si je sentais la tête de Bob appuyée contre ma jambe.

Je ne suis pourtant pas restée longtemps devant la fenêtre. Je me suis retournée, j’ai dit à Marie que j’allais faire un petit tour et je suis sortie.

Comme le matin, Bob a filé sur les traces de son maître. Cette fois je ne l’ai pas rappelé. Je me disais que j’obliquerais bientôt à gauche pour gagner rapidement le fond du val.

Pourtant j’ai suivi le sentier jusqu’à l’endroit où Léandre m’avait amenée le premier jour. J’y étais repassée souvent. Je m’étais arrêtée chaque fois.

Là encore je suis restée un moment à regarder la colline au jeu de boules et les maisons. Puis, comme Bob ne tenait pas en place, j’ai repris ma route.

Il ne m’était plus possible de gagner le fond du val qu’en revenant sur mes pas ou en traversant des friches presque impraticables. J’ai continué jusqu’à l’endroit où le sentier se partage en deux. Bob avait pris à droite. Bien sûr, il grimpait vers le bois de pins où se trouvait Léandre. Je n’avais plus guère qu’une demi-heure de marche pour atteindre ce bois. Pourtant, j’ai rappelé Bob. Il a hésité, mais, comme je sifflais de nouveau il est revenu.

J’ai regardé un moment vers le fond du val. Il devait y faire meilleur qu’ici où le vent soufflait assez fort.

En prenant à gauche le sentier montait beaucoup moins. À vrai dire, je ne l’avais jamais emprunté. Léandre ne possédait aucune terre de ce côté-là et je n’avais pas dépassé ce croisement. Je savais cependant que ce sentier conduisait à la maison de Roger, mais ce n’est pas pour cela que je m’y suis engagée.

J’ai d’ailleurs été surprise de me trouver si vite à proximité de la maison. J’avais marché tout le temps entre deux vieilles châtaigneraies. Les arbres étaient énormes et très beaux. Les châtaignes n’avaient pas été ramassées et, à mesure que j’avançais, j’écrasais des bogues encore vertes d’où les fruits giclaient tout luisants.

Puis, en débouchant à un tournant, j’avais aperçu le toit et les murs, de l’autre côté du jardin.

Je suis restée longtemps debout à la lisière du bois. Je ne pensais à rien. Je me suis dit simplement que Roger devait être en train de nettoyer sa moto.

Je n’avais jamais vu la maison d’aussi près, ni sur cette face. Aux deux fenêtres du premier étage, les volets étaient fermés, en bas la seule fenêtre était fermée également mais les volets étaient ouverts. Il y avait des rideaux et j’ai pensé que c’était la cuisine.

On ne peut jamais affirmer que l’on aurait fait ou que l’on n’aurait pas fait telle chose si tel événement ne s’était pas produit. Moi, en tout cas, je trouve que les « si » sont inutiles, et j’avoue que je ne sais pas du tout ce que j’aurais fait sans l’arrivée de Roger.

Quand je l’ai vu tourner le coin de la maison avec le chien qui gambadait autour de lui, j’ai compris tout de suite ce qui s’était passé. Mais Roger ne s’attendait pas à me voir. Je l’ai senti à son premier regard et d’ailleurs dès qu’il a été près de moi il m’a dit :

— Quand j’ai vu Bob sans commission à son collier, j’ai pensé que Léandre ne devait pas être bien loin.

Je n’ai rien répondu. Je n’ai pu que rire en lui tendant la main. C’est seulement quand il m’a invitée à entrer chez lui que j’ai dit :

— Non, vous êtes en train de travailler, je ne veux pas vous déranger.

Roger m’a alors montré ses mains comme une preuve qu’il ne mentait pas en disant :

— Justement je viens de finir de manger. J’ai voulu tout démonter avant, pour que ça ait le temps de tremper au pétrole.

Tout en parlant il s’était mis à traverser le pré et je l’ai suivi.

Il m’a fait entrer dans la cuisine et j’ai vu tout de suite que je ne m’étais pas trompée.

J’ai trouvé la pièce petite comparée à la cuisine de Léandre, mais très agréable à cause d’une deuxième fenêtre donnant sur le val et d’où l’on voit la colline au jeu de boules. Malgré le temps, il faisait clair.