Nous avions eu la sagesse d’utiliser pour notre eau potable des sacs flexibles qui s’agrandiraient autant que nécessaire. Nous avions également versé de l’antigel dans le radiateur, mais nous n’avions pas prévu de nous trouver aussi près de l’arrivée.
Un gros gel éclair démolirait sans doute le système de refroidissement du moteur, ce qui nous clouerait sur place.
« Y a peut-être pas le temps.
— Alors souhaite-moi bonne chance. Et passe-moi la boîte à outils. »
Je me suis glissé dans le vent de tempête, qui a claqué la portière derrière moi. Il remontait l’arroyo depuis le sud, alimentant les thermoclines abruptes du Chronolithe qui arrivait. L’air regorgeait de sable et de poussière. J’ai dû me protéger les yeux de la main rien que pour arriver à les entrouvrir. Je me suis dirigé à tâtons vers l’avant de la camionnette.
Elle avait descendu la pente abrupte jusqu’à une crête sableuse, dans laquelle son avant s’était enfoncé jusqu’au pare-chocs. Il y a eu un éclat de lumière aurorale au-dessus de moi pendant que je dégageais le sable à main nue. Le blouson isotherme maintenait ma température corporelle – du moins pour l’instant – mais mon haleine gelait à chaque expiration et mes doigts engourdis étaient malhabiles et brûlants. Je n’avais plus le temps de retourner chercher des gants. J’ai réussi à ouvrir la boîte à outils et à y dénicher une clef.
Le radiateur était conçu pour être vidé par en dessous, en desserrant un écrou. J’ai pesé sur l’écrou avec ma clef mais il a refusé de bouger.
Faire levier, ai-je pensé en calant mon pied sur le pneu et en me penchant dans l’angle de la clef comme un rameur en couple se penche sur sa rame. Malgré son vacarme, le vent n’a pas tout à fait masqué un autre bruit : le coup de tonnerre de l’arrivée, puis l’onde de choc dans le sol, comme une méchante ruade de bas en haut.
L’écrou a sauté et je me suis affalé dans le sable.
Un filet d’eau a jailli pour geler aussitôt sur le sol – il en est sorti une quantité suffisante pour libérer en partie le radiateur de la pression, mais si nous jouions de malchance, la glace restante pourrait quand même abîmer un ou plusieurs systèmes vitaux.
J’ai essayé de me lever et me suis aperçu que je n’y arrivais pas.
Aussi ai-je roulé dans le maigre abri que formait l’angle de la camionnette contre le sol. Ma tête était soudain trop lourde pour que je la maintienne, et j’ai glissé mes mains engourdies entre mes cuisses, me suis recroquevillé autour de la maigre chaleur de ma veste isotherme et ai aussitôt perdu connaissance.
Quand j’ai rouvert les yeux, l’air avait retrouvé son calme et j’étais à nouveau à l’intérieur de la camionnette.
La lumière du soleil brûlait l’écran de glace formé sur le pare-brise. Le chauffage soufflait de l’air chaud et humide.
Je me suis assis en frissonnant. Déjà éveillée, Ashlee frictionnait les mains de Kaitlin entre les siennes. Ce qui m’a inquiété, mais Ashlee m’a rassuré sans attendre : « Elle va bien. Elle respire. »
Hitch Paley m’avait tiré dans la camionnette une fois passé le gros du choc thermique. Il venait de revisser l’écrou que j’avais desserré. Il s’est redressé, a jeté un coup d’œil par la fenêtre embuée et a levé les pouces à mon intention quand il a vu que j’étais conscient.
« Je pense que nous allons nous en sortir », a dit Ashlee. Elle parlait d’une voix rauque et je me suis rendu compte en déglutissant que j’avais moi aussi la gorge irritée, sûrement parce que nous avions inhalé de l’air qui avait atteint durant quelques instants une température extrêmement basse. J’avais aussi un peu mal aux poumons, et l’extrémité des doigts et des orteils toujours privée de sensations. Au creux de ma main droite, une petite croûte de sang marquait l’endroit où la clé en gelant m’avait arraché un bout de peau. Mais Ashlee avait raison : nous avions survécu.
Kait a gémi à nouveau. « Nous la garderons couverte en permanence, a dit Ash. Mais elle est déjà malade, Scott. Une pneumonie n’est pas à exclure.
— Il faut la ramener dans la civilisation. » Et commencer par remonter sur cette berge. Pas évident.
Quand je m’en suis senti capable, j’ai ouvert la portière côté conducteur et suis descendu. L’air était à nouveau relativement chaud, et, chose surprenante, dégagé, à part un nuage de poussière qui se déposait partout à la manière de fins flocons de neige. Les vents dominants avaient emporté le brouillard glacé vers l’est.
Du givre fumait sur les rochers et le sable du lit de la rivière. J’ai escaladé la berge pour observer le village… ou ce qu’il en restait.
Le Kuin de Portillo était toujours enveloppé de glace, mais on voyait qu’il s’agissait d’un grand monument. La silhouette de Kuin, debout, levait un bras en un geste d’invite.
Portillo gisait à ses pieds immenses, indistinct dans la brume mais de toute évidence dévasté.
Le rayon du choc thermique était énorme. Seuls quelques hadjis m’ont paru avoir échappé à la mort, même si j’ai vu des véhicules se déplacer à la périphérie de la ville, probablement des stations mobiles de la Croix-Rouge.
Le souffle court, Ashlee m’a rejoint en haut de la pente. Sa respiration s’est interrompue quelques secondes quand elle a constaté l’étendue des dégâts. Ses lèvres ont tremblé. Des larmes ont dévalé son visage bruni par la poussière.
« Peut-être qu’il a pu s’échapper quand même », a-t-elle murmuré, en parlant d’Adam, bien entendu.
J’ai répondu que c’était possible.
En moi-même, j’en doutais.
17
Une suite de mauvaises routes et de pistes à bétail nous a permis de contourner les ruines fumantes de Portillo pour rejoindre enfin la route principale.
Les morts – sans doute en nombre énorme – sont restés en ville, mais nous avons dépassé des groupes de réfugiés le long de la route. Beaucoup boitaient, estropiés par la morsure du gel. Certains avaient été aveuglés par des cristaux de glace, d’autres blessés par la chute de blocs de pierre ou différents événements liés à l’onde de choc. Ils ne dégageaient plus aucune impression de menace, et à deux reprises Ashlee a voulu que nous nous arrêtions pour leur distribuer nos quelques couvertures et un peu de nourriture, et aussi pour s’enquérir d’Adam.
Mais aucun de ces jeunes gens ne connaissait Adam, et c’était le cadet de leurs soucis. Ils nous ont suppliés de transmettre des messages, d’appeler qui parents, qui amis, qui famille à L.A., Dallas, Seattle… Un étalage effarant de misère dont Ashlee elle-même a fini par se détourner, mais seulement quand nous sommes parvenus si loin vers le nord qu’un hadji – Adam ou autre – n’aurait pu y arriver à pied. Voir les camions de secours et les ambulances militaires couler à flots vers Portillo a soulagé sa conscience, à défaut de ses craintes. Elle s’est prostrée sur son siège, ne s’animant que de temps en temps pour prendre soin de Kaitlin.
Mon appréhension concernant Kaitlin a empiré au cours du trajet. Elle était plus malade que je ne l’avais cru, et l’exposition au choc thermique avait aggravé son état. Ashlee lui a pris sa température avec le thermomètre de la trousse à pharmacie, a froncé les sourcils et lui a fait absorber quelques gélules antipyrétiques avec un grand verre d’eau. Nous avons dû nous arrêter plusieurs fois pour que Kaitlin puisse se précipiter dehors pour vider ses intestins. Elle revenait chaque fois d’un pas mal assuré, visiblement plus faible et atrocement humiliée.