Ma réponse l’a plongée dans le désarroi. Ses lèvres ont articulé les mots turbulence tau sans les prononcer. « On peut l’attraper d’un truc comme ça ? a-t-elle demandé.
— Je ne crois pas. Il ne s’agit pas d’une maladie, Ash. Ce n’est pas contagieux. Je n’aime pas qu’on me le rappelle, voilà tout. »
Elle a replié le collier dans son mouchoir qu’elle a rangé dans son sac.
Nous sommes revenus dans notre chambre. Ashlee a branché le panneau vidéo mais ne lui a pas prêté la moindre attention. J’ai lu un livre. Plus tard, Ashlee est venue au lit et m’a embrassé – ce qu’elle avait déjà fait par le passé, mais pas avec autant de passion depuis quelque temps.
C’était bon de l’avoir à nouveau dans les bras, de me pelotonner contre son petit corps souple.
Plus tard, j’ai ouvert les rideaux et nous sommes restés allongés, invisibles dans le noir, à regarder les voitures passer sur la route, leurs phares comme des torches de parade, leurs feux arrière comme des braises flottantes. Ashlee m’a demandé comment s’était déroulée ma visite à Kait.
« Elle va mieux. Janice arrive demain en avion pour la ramener à la maison.
— Elle a parlé du hadj ?
— Très peu.
— Elle a beaucoup souffert.
— Elle en gardera des séquelles, ai-je dit.
— J’imagine.
— Non, je veux dire, j’ai aussi vu son médecin. Elle souffrait également d’une infection secondaire, une infection utérine. Un truc attrapé à Portillo. Qui est guéri, mais lui a laissé des séquelles. Kait ne pourra pas avoir d’enfants, pas de façon naturelle, sauf en louant les services d’une mère porteuse. Elle est stérile. »
Ash s’est écartée de moi, a fixé l’obscurité et la route. Elle a tâtonné sur la table de chevet pour y prendre une cigarette.
« Je suis désolée, a-t-elle dit d’un ton qui semblait un peu forcé.
— Elle est vivante, c’est tout ce qui compte. »
(En fait, Kait avait gardé le silence pendant que son médecin me communiquait ces mauvaises nouvelles. Elle m’avait regardé de son lit, sans ciller, tentant sûrement de déchiffrer ma réaction sur mon visage, de deviner si j’allais lui retirer mon soutien et la laisser en plan sous ces draps d’hôpital tout blancs.)
« Je sais ce qu’elle ressent, a dit Ashlee.
— Tu trembles.
Scott, je sais ce qu’elle ressent parce qu’on m’a dit la même chose après la naissance d’Adam. Il y avait eu des complications. Je ne peux plus avoir d’enfants. »
D’autres véhicules sont passés sur la route, générant un roulement de barres lumineuses sur la texture du plafond. Nous nous sommes assis dans l’ombre pour nous regarder comme deux enfants perdus, puis nous nous sommes à nouveau blottis dans les bras l’un de l’autre.
Au matin, nous avons fait nos bagages pour regagner Minneapolis. Ashlee a quitté la chambre quelques instants pendant que je me rasais.
Elle n’a pas pensé que je la verrais passer la porte.
Par la fenêtre, je l’ai observée qui traversait le parking, évitait le pare-chocs arrière d’une camionnette de livraison de fleurs, piochait au fond de son sac un mouchoir plié et déposait un baiser sur le paquet chiffonné avant de le jeter dans une benne à ordures.
Je lui ai rendu la pareille dans la journée : j’ai appelé Sue Chopra pour l’informer que je ne travaillais plus pour elle.
TROISIÈME PARTIE :
Turbulence
18
Le temps a une flèche, m’avait un jour dit Sue Chopra. Une flèche qui file dans une seule direction. En associant du feu et du petit bois, vous obtenez des cendres. En associant du feu et des cendres, vous n’obtenez pas de bois.
La moralité a une flèche aussi. Passez à l’envers un film consacré à la Seconde Guerre mondiale et vous en inversez la logique morale. Les Alliés signeront un traité de paix avec le Japon juste avant de bombarder Hiroshima et Nagasaki. Les nazis extrairont les balles des têtes de juifs émaciés et s’occuperont d’eux jusqu’à ce qu’ils recouvrent la santé.
Le problème avec la turbulence tau, disait Sue, c’est qu’elle mélange ces paradoxes dans la vie de tous les jours.
Au voisinage d’un Chronolithe, un saint pourrait se révéler très dangereux. Un pécheur était probablement plus utile.
Sept ans après Portillo, avec l’armée qui monopolisait la production des industries de communication et de calcul, un substrat à processeur d’occasion de qualité convenable pour le grand public se négociait jusqu’à deux cents dollars sur le marché libre. Une carte Marquis Instrument de l’année 2025 surclassait ses équivalents modernes tant sur le plan de la rapidité que sur celui de la fiabilité. Cela valait littéralement son pesant d’or. J’en avais cinq dans le coffre de ma voiture.
Avec mes cartes et mon assortiment de connecteurs, d’écrans, de paraboles, de codems et autres accessoires externes en surplus, je roulais vers le marché libre de Nicollet Mail. Par cette claire et agréable matinée d’été, même les fenêtres vides de la tour Halprin – dont la construction avait cessé à mi-chantier en janvier, quand elle avait vu s’évanouir son soutien financier – semblaient joyeuses, tout là-haut dans l’air plus ou moins propre.
Un sans-abri avait déroulé sa couverture à mon emplacement habituel près de la fontaine, mais il n’a pas protesté quand je lui ai demandé de se pousser. Il connaissait les usages. Sur le marché, les créneaux étaient jalousement gardés et l’ancienneté des vendeurs scrupuleusement respectée. De nombreux vendeurs du Nicollet y venaient depuis les premiers jours de la contraction économique, époque où la police locale s’était taillé la réputation de faire appliquer les lois anticolportage à la pointe du fusil. Le genre d’épreuve qui engendre la solidarité. Nous nous connaissions tous, et même si les conflits n’étaient pas rares, les vendeurs mettaient un point d’honneur à respecter et à protéger les emplacements des autres. Les vétérans de longue date tenaient les meilleurs, et les nouveaux prenaient ce qu’il restait en attendant souvent des mois, parfois des années, qu’un emplacement se libère.
J’avais pour ma part un statut situé quelque part entre les vétérans et les nouveaux. L’emplacement de la fontaine, quoique éloigné des allées principales, était assez spacieux pour que je puisse y garer ma voiture et y décharger ma table pliante et mon stock sans chariot… du moins si j’arrivais tôt et préparais le tout avant que les foules se forment.
Ce matin-là, j’étais un peu en retard. Mon voisin d’emplacement, un vendeur et tailleur de vêtements usagés nommé Duplessy, avait déjà monté son stand. Il s’est approché tranquillement pendant que je déballais mes articles.
Il a vu la nouvelle marchandise. « Ouah, des cartes de substrat, a-t-il dit. Elles sont authentiques ?
— Ouaip.
— Elles ont l’air de bonne qualité. Tu es de mèche avec un fournisseur ?
— Non, un coup de chance. » De fait, j’avais acheté ces cartes à un liquidateur de mobilier de bureau et de lampadaires, un amateur qui n’avait pas la moindre idée de leur véritable valeur. Malheureusement, une telle occasion ne se représenterait plus.
« Un troc, ça te dit ? Je pourrais te faire un chouette costume de soirée…