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Ce qu’elle était peut-être, du moins selon elle. Lors de ses séminaires de vulgarisation de physique à Cornell, elle se plaisait à comparer le zoo des particules (hadrons, fermions et toutes les variétés de quarks qui les constituaient) aux déités du panthéon hindou – toutes différentes et en même temps représentant chacune un aspect d’une seule et même divinité globale. Sue n’était pas religieuse au sens conventionnel du terme et n’avait même jamais mis les pieds dans le Madras natal de ses parents, elle usait de cette métaphore de façon peu rigoureuse et souvent comique. Mais je n’avais pas oublié sa description des deux visages de Siva : le destructeur et celui qui amène la vie, le jeune ascétique et celui qui engendre avec son lingam – Sue avait détecté la présence de Siva dans chaque dualité, dans chaque symétrie du quantum.

Elle a joint le bout des doigts. « Dites-moi, Ashlee, comment définiriez-vous le mot « monument » ?

— Eh bien, a répondu Ashlee d’un ton hésitant, c’est une chose, une structure, par exemple un immeuble. C’est, euh, de l’architecture.

— Quelle différence avec une maison ou un temple, alors ?

— J’imagine qu’on n’utilise pas un monument de la même manière qu’une maison ou une église. Il est simplement là, plus ou moins à s’annoncer lui-même.

— Mais il a une utilité, pas vrai ? De même qu’une maison en a une ?

— Je ne sais pas si je dirais qu’il est utile… mais oui, sans doute, il sert à quelque chose. Mais pas à quelque chose de très concret.

— Exactement. C’est une structure avec un usage, un usage non concret, mais spirituel… du moins symbolique. Il proclame le pouvoir et la primauté, ou alors il commémore un événement qui concerne la communauté. C’est une structure physique mais dont toute la signification, l’utilité, est insufflée par l’esprit humain.

— Les Chronolithes aussi ?

— Là est la question. En tant qu’arme destructrice, un Chronolithe est relativement banal. Seul, il n’accomplit rien de particulier. Sa portée relève tout entière du domaine de la signification et de l’interprétation. C’est là que se déroule la bataille, Ashlee. » Elle s’est tapé le front. « L’architecture la plus étrange est tout entière là-dedans. Il n’existe rien dans le monde physique qui puisse rivaliser avec les monuments et les cathédrales que nous construisons à l’intérieur de nos crânes. Une partie de cette architecture est simple et vraie, une autre est baroque, une troisième est magnifique et il y en a une autre encore, affreuse et dangereusement précaire. Mais celle-là compte plus que toutes les autres, parce que c’est avec elle que nous construisons le futur. L’histoire n’est qu’un enregistrement fossile de ce que les hommes et les femmes ont bâti à partir du contenu de leurs esprits. Tu comprends ? Et le génie de Kuin n’a rien à voir avec les Chronolithes ; les Chronolithes ne sont que de la technologie, que des gens qui font sauter la nature dans des cerceaux. Le génie de Kuin consiste à s’en servir pour coloniser le monde de l’esprit, pour construire sa propre architecture directement dans nos têtes.

— À faire en sorte qu’on croie en lui.

— En lui, en son pouvoir, en sa gloire, en sa bienveillance. Mais par-dessus tout en son inéluctabilité. Et c’est cela que je veux changer. Parce que rien de ce qui concerne Kuin n’est inévitable, absolument rien. Nous construisons Kuin jour après jour, nous le façonnons avec nos espoirs et nos peurs. Il nous appartient. C’est une ombre que nous projetons tous ensemble. »

Ce qu’elle disait n’avait rien de neuf en soi. Cette stratégie fondée sur l’attente, sur l’anticipation avait même été débattue dans la presse. Quelque chose pourtant dans son discours m’a donné la chair de poule. L’intensité de sa conviction, la désinvolture de son éloquence. Mais je crois qu’il n’y avait pas que cela. Je crois que, pour la première fois, je comprenais que Sue avait déclaré une guerre privée et très personnelle à Kuin. Mieux : qu’elle croyait se trouver en ce moment même au centre exact du conflit – ointe par la turbulence tau, promue directement dans la divinité.

Ce dimanche soir-là, j’ai dîné dehors avec Kaitlin, dans un simple fast-food, qui m’a coûté ce qu’il me restait du profit inattendu du week-end.

L’air courageux mais inconsolable, Kait est descendue de l’appartement sis au-dessus du garage de Whit. Elle venait de passer ses premières nuits sans David, et cela se voyait. Le manque de sommeil lui cernait les yeux et donnait à son visage un teint cireux. Elle m’a adressé un sourire presque furtif, comme si elle n’avait pas à sourire pendant que David était à la guerre.

Nous avons partagé des sandwiches à la pâte de haricots dans un People’s Kitchen aux couleurs autrefois vives mais devenues ces derniers temps indécentes. Kait savait que Sue Chopra et Ray Mosely étaient en ville, et nous en avons un peu discuté, mais elle ne portait manifestement que peu d’intérêt à ce qu’elle appelait « l’ancien temps ». Elle m’a révélé que des cauchemars la perturbaient. Dans ses rêves, elle se trouvait de nouveau à Portillo, mais avec David, cette fois, et David courait un danger mortel dont elle ne pouvait le sauver. Elle y était enfoncée jusqu’aux genoux dans le sable, dominée par le Kuin de Portillo presque vivant, hargneux, malveillant.

Je l’ai patiemment écoutée vider son sac. Le rêve n’était pas difficile à interpréter. J’ai fini par demander : « Tu as des nouvelles de David ?

— Il m’a appelée quand son bus est arrivé à Little Rock. Rien depuis. Les classes doivent l’accaparer, j’imagine. »

J’imaginais aussi. Je lui ai alors demandé comment sa mère et Whit prenaient la situation.

« Maman me soutient. Quant à Whit…» Elle a eu un geste de la main. « Tu le connais. Il n’approuve pas la guerre et se comporte parfois comme si David en était personnellement responsable, comme s’il avait choisi de recevoir son ordre d’incorporation. Avec Whit, il n’est question que de grands problèmes, il n’y a jamais de personnes impliquées, sauf comme obstacles ou comme exemples à ne pas suivre.

— Je ne suis pas certain non plus que la guerre soit bénéfique, Kait. Si David avait voulu éviter l’armée, je l’aurais aidé à se planquer. »

Elle m’a souri d’un air triste. « Je sais. Et David le savait aussi. Le plus bizarre, c’est que Whit ne voulait pas en entendre parler. Pas par amour de la guerre, juste parce qu’il refuse qu’on contrevienne à la loi, qu’on mette la famille en danger sur le plan légal, ce genre de conneries. David pensait même que s’il essayait de se soustraire à l’incorporation, Whit le dénoncerait.

— Tu crois qu’il l’aurait fait ? »

Elle a hésité. « Je ne déteste pas Whit…

— Je sais.

— Mais oui, je l’en crois éventuellement capable. » Rien d’étonnant à ce qu’elle souffre de cauchemars. « Janice doit passer plus de temps à la maison depuis que son emploi s’est volatilisé, ai-je avancé.

— Oui, et ça m’aide bien. Je sais que David lui manque aussi. Mais elle ne parle ni de la guerre, ni de Kuin, ni des opinions de Whit. Ce sont tous des sujets tabous. »

La loyauté de Janice envers son second mari était remarquable et sans doute admirable, même si j’avais du mal à l’admettre. À partir de quel moment la loyauté devient-elle martyre, à quel point exactement Whitman Delahunt était-il dangereux ? Mais je ne pouvais pas poser ces questions à Kait.

Elle était incapable d’y répondre. Tout comme moi.