— Marche tout droit, disait le chat… Tourne à gauche… mais si tu es fatigué, tu sais, je peux descendre.
Mais le chien n’était presque jamais fatigué. Il disait que le chat ne pesait pas plus qu’un duvet de pigeon.
Tout en se promenant par les champs et par les prés, ils parlaient de la vie à la ferme, des petites et des parents. Bien qu’il lui arrivât encore de griffer Delphine et Marinette, le chat était vraiment devenu bon.
Il était toujours inquiet de savoir si son ami était content de son sort, s’il avait assez mangé ou assez dormi.
— Est-ce que tu es heureux à la ferme, chien ? lui demandait-il.
— Oh oui ! soupirait le chien. Je n’ai pas à me plaindre, tout le monde est gentil…
— Tu dis oui, mais je vois bien qu’il y a quelque chose.
— Mais non, je t’assure, protestait le chien.
— Est-ce que tu regrettes ton maître ?
— Non, chat, bien franchement… et même, je dois dire que je lui en veux un peu… On a beau être heureux et avoir de bons amis, on ne peut pas s’empêcher de regretter ses yeux…
— Bien sûr, soupirait le chat, bien sûr…
Un jour que les petites demandaient au chien s’il voulait aller en commission avec elles, le chat montra sa mauvaise humeur et leur dit qu’elles iraient bien seules et que la place d’un chien aveugle n’était pas sur les routes dans la compagnie de deux têtes folles.
D’abord les petites ne firent qu’en rire, et Marinette offrit au chat de les accompagner. Il répondit d’un air pincé, en la regardant du haut en bas :
— Comme si moi, le chat, je pouvais aller en commission !
— Je croyais te faire plaisir, dit Marinette, mais puisque tu aimes mieux rester, à ton aise ! Voyant qu’il paraissait fâché, Delphine se baissa pour le caresser, mais il lui griffa la main jusqu’au sang. Marinette était en colère qu’il eût griffé sa sœur, et, se baissant à son tour, elle dit en lui tirant les moustaches :
— Je n’ai jamais vu d’aussi mauvaise bête que ce vieux chat !
— Tiens ! riposta le chat en lui donnant un coup de griffe, tu l’as bien mérité !
— Oh ! il m’a griffée aussi !
— Oui, je t’ai griffée, et je vais aller dire aux parents que tu m’as tiré les moustaches, pour qu’il te mettent au coin.
Déjà il courait vers la maison, mais le chien, qui n’avait rien vu et qui en croyait à peine ses oreilles, lui parla sévèrement.
— Vraiment, chat, je ne te savais pas aussi méchant. Je suis obligé de reconnaître que les petites avaient raison et que tu es un mauvais chat. Ah ! je t’assure que je ne suis pas content… Laissons-le, petites, et partons en commission.
Le chat était si confus qu’il ne trouva rien à répondre et qu’il les laissa partir sans un mot de regret.
Déjà sur la route, le chien tourna la tête et lui dit encore :
— Je ne suis pas content du tout.
Le chat restait planté sur ses quatre pattes au milieu de la Cour, et il avait beaucoup de chagrin. Il voyait bien, maintenant, qu’il n’aurait pas dû griffer et qu’il s’était mal conduit. Mais ce qui le peinait surtout, c’était de penser que le chien ne l’aimait plus et qu’il le tenait pour un mauvais chat. Il en avait tant de peine qu’il alla au grenier passer le reste de la journée. « Je suis pourtant bon, se disait-il, et si j’ai griffé, c’est sans réfléchir. Je me repens de l’avoir fait, preuve que je suis bon. Mais comment lui faire comprendre que je suis bon ? » Le soir, quand il entendit rentrer les petites de commission, il n’osa pas descendre et resta dans son grenier. En mettant le nez à la lucarne, il vit le chien qui tournait en rond dans la cour et qui disait en reniflant :
— Je n’entends pas le chat, et je ne le sens pas non plus. Est-ce que vous le voyez, petites ?
— Oh ! non, répondit Marinette, et j’aime autant ne pas le voir. Il est trop méchant.
— C’est vrai, soupira le chien, on ne peut pas dire le contraire, après ce qu’il vous a fait tout à l’heure. Le chat était très malheureux.
Il eut envie de passer sa tête par la lucarne et de crier : « Ce n’est pas vrai ! Je suis bon ! », mais il n’osait rien dire, parce qu’il pensait qu’après tout, le chien n’était pas obligé de le croire. Il passa une très mauvaise nuit et ne put fermer l’œil. Le lendemain matin, de bonne heure, il descendit du grenier, les yeux rouges et la moustache tombante, et s’en alla trouver le chien dans sa niche. Il s’assit en face de lui et dit d’une voix timide :
— Bonjour, chien… c’est moi, le chat…
Bonjour, bonjour, grommela le chien avec un air un peu bourru.
— Est-ce que tu as passé une mauvaise nuit, chien ? Tu parais triste…
— Non, j’ai bien dormi… mais quand je m’éveille c’est toujours une mauvaise surprise pour moi de ne pas voir clair.
— Justement, dit le chat, je suis ennuyé que tu ne voies pas clair ; j’ai pensé que si tu voulais bien me donner ton mal, je pourrais devenir aveugle à ta place et faire pour toi ce que tu as fait pour ton maître.
D’abord, le chien ne put rien dire tant il était ému, et il avait envie de pleurer.
— Chat, comme tu es bon, balbutia-t-il, je ne veux pas… tu es trop bon…
Le chat était tout tremblant dans son poil de l’entendre parler ainsi. Il n’aurait jamais pensé qu’on pût avoir tant de plaisir à être bon.
— Allons, dit-il, je te prends ton mal.
— Non, non, protestait le chien, je ne veux pas…
Il se défendait, disant qu’il était presque habitué à ne plus voir clair et qu’il avait assez de ses amis pour le rendre heureux. Mais le chat ne voulait pas céder et lui répondait :
— Toi, chien, tu as besoin de tes yeux pour te rendre utile dans la maison. Mais à quoi me sert de voir clair ? Je te le demande. Je suis un paresseux qui ne me plais qu’à dormir au soleil et au coin du feu. Ma parole, j’ai presque toujours les yeux fermés. Autant vaudrait pour moi être aveugle, je ne m’en apercevrais même pas.
Il parla si bien et montra tant de fermeté que le chien finit par se rendre à sa prière. L’échange se fit sans plus tarder, dans sa niche même où ils se trouvaient. La première chose que fit le chien en revoyant la lumière du jour, fut de crier à tue-tête :
— Le chat est bon ! Le chat est bon !
Les petites sortirent dans la cour, et, en apprenant ce qui s’était passé, elles embrassèrent le chat en pleurant.
— Ah ! qu’il est bon ! disaient-elles. Qu’il est bon !
Et lui, le chat, il penchait la tête, heureux d’être bon, il ne voyait même pas qu’il ne voyait plus.
Depuis qu’il avait recouvré la vue, le chien était très occupé et ne trouvait jamais un moment pour se reposer dans sa niche, sinon à l’heure de midi et pendant la nuit. Le reste du temps, on l’envoyait garder le troupeau, ou bien il lui fallait accompagner ses maîtres par les chemins et par les bois, car il y avait toujours quelqu’un d’entre eux pour l’emmener en promenade. Il ne s’en plaignait pas, au contraire.
Jamais il n’avait été aussi heureux, et quand il se rappelait le temps où il guidait son premier maître de village en village, il se félicitait de l’aventure qui l’avait amené à la ferme. Il regrettait seulement de n’avoir pas plus de temps à donner au chat qui s’était montré si bon. Le matin, il se levait de bonne heure et l’emmenait sur son dos faire un tour de campagne. Pour le chat, c’était le meilleur moment de la journée. Son ami lui parlait de ses occupations et ne manquait jamais de le remercier et aussi de le plaindre un peu. Le chat disait que ce n’était rien, que ça ne valait même pas la peine d’en parler, mais il songeait avec mélancolie qu’il était bien agréable de voir clair. Maintenant qu’il était aveugle, on ne s’occupait plus guère de lui. Les petites le prenaient bien encore sur leurs genoux pour le caresser, mais elles trouvaient plus amusant de courir et de gambader avec le chien, et il n’y avait point de jeu auquel on pût faire jouer un pauvre chat aveugle.