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— Alors, laisse tomber. Si tu ne penses pas survivre, laisse tomber.

— Tais-toi donc. Comment peux-tu faire preuve d’un romantisme aussi puéril ? Si tu étais à ma place, ne ferais-tu pas un joli discours sur la joie de pouvoir offrir un corps à Jane et de mourir sans regrets, en sauvant à la fois l’humanité, les pequeninos, et les reines ?

— Ce n’est pas vrai.

— Que tu ne tiendrais pas ce discours ? Allons, je te connais mieux que tu ne le penses.

— Non. Je voulais dire que je ne donnerais pas mon corps. Même si l’avenir du monde en dépendait. Ou de l’humanité. Ou de l’univers. J’ai déjà perdu mon corps une fois. Je l’ai retrouvé par un miracle que je n’arrive toujours pas à m’expliquer. Je ne le quitterai pas sans me battre. Tu comprends ? Non, bien sûr, parce que tu n’as pas l’esprit combatif. Ender ne t’a rien donné de tel. Il a fait de toi l’altruiste parfaite, la femme parfaite, prête à se sacrifier pour les autres, trouvant son identité dans les besoins des autres. Eh bien, moi, je ne fonctionne pas ainsi. Je n’ai aucune envie de mourir maintenant. J’ai bien l’intention de vivre. C’est comme cela qu’un véritable être humain se comporte, Val. Quoi qu’on en dise, on a toujours envie de vivre.

— Et ceux qui se suicident alors ?

— Ils souhaitent vivre eux aussi. Le suicide n’est qu’une façon de se débarrasser d’une souffrance insupportable. Mais il n’y a rien de noble à vouloir se sacrifier pour quelqu’un d’une plus grande valeur que soi.

— Certains font parfois ce choix, pourtant. Si je choisis de donner ma vie pour en sauver une autre, je n’en suis pas moins humaine pour autant. Et cela ne signifie pas que je n’ai pas l’esprit combatif. »

Miro posa l’hovercar à la limite de la forêt de pequeninos la plus proche de Milagre. Il avait remarqué que les pequeninos travaillant dans les champs s’étaient arrêtés pour les regarder, mais il se moquait bien de ce qu’ils pouvaient voir ou s’imaginer. Les joues ruisselantes de larmes, il prit Val par les épaules et lui dit : « Je ne veux pas que tu meures. Je ne veux pas que tu choisisses cette solution.

— C’est pourtant l’exemple que tu as donné.

— J’ai choisi la vie. J’ai choisi de prendre le corps qui m’offrait la vie. Ne vois-tu pas que j’essaye seulement de vous faire faire, à Jane et à toi, ce que j’ai déjà fait ? Dans le vaisseau, à un moment donné, deux corps se sont fait face, mon ancien corps et ce corps plus jeune. Val, je me souviens des deux points de vue. Tu comprends ? Je me souviens d’avoir regardé ce corps et de m’être dit : « Qu’est-ce qu’il est beau, qu’est-ce qu’il est jeune, je me souviens de ce corps qui était le mien quand j’étais jeune, qui est-ce maintenant, qui est cette personne, pourquoi ne pourrais-je pas devenir cette personne au lieu d’être le handicapé que je suis ? » Voilà ce que j’ai pensé à cet instant, je m’en souviens parfaitement, je ne l’ai pas imaginé ni rêvé après coup, je me souviens parfaitement de l’avoir pensé à ce moment-là. Mais je me souviens aussi de m’être apitoyé, en me disant : « Le pauvre, le pauvre invalide, comment peut-il supporter d’être encore en vie quand il songe à ce que c’était d’être pleinement vivant ? » Et subitement ce corps s’est réduit en poussière, il est parti en fumée, dans le néant. Je me souviens de l’avoir vu mourir. Je ne me souviens pas de l’instant où je suis mort, parce que mon aiúa avait déjà changé de corps. Mais je revois chaque point de vue.

— Tu te souviens plutôt de ton ancien corps avant le transfert, puis du nouveau juste après.

— Peut-être. Mais tout cela s’est passé en moins d’une seconde. Comment aurais-je pu avoir tous les souvenirs des deux corps en un laps de temps aussi court ? Je pense avoir gardé la mémoire qu’il y avait dans ce corps à la seconde même où mon aiúa contrôlait encore les deux corps. Je pense que si Jane prenait le tien, tu garderais toute ta mémoire, et engrangerais celle de Jane en même temps. Voilà ce que je crois.

— Ah bon ? Je croyais que tu en étais sûr.

— J’en suis sûr. Parce que toute autre hypothèse est impensable, donc inconnue. La réalité que je vois est celle où tu peux sauver Jane et où elle peut te sauver.

— Tu veux dire où tu peux nous sauver.

— J’ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir. Tout. Ma tâche est terminée. J’ai sollicité la Reine. Elle est en train d’y réfléchir. Elle va tout tenter. Mais il faudra que tu sois d’accord. Et Jane aussi. Mais cela ne me concerne plus. Je ne suis désormais qu’un observateur. Je te verrai soit vivre, soit mourir. » Il l’attira contre lui. « Mais je veux que tu vives. »

Le corps qu’il enlaçait était raide et inerte. Il le relâcha et s’en écarta.

« Attends, dit-elle. Attends que Jane occupe ce corps, tu pourras alors te permettre tout ce qu’elle te laissera faire avec. Mais ne t’avise plus de me toucher, parce que je ne peux pas supporter le contact d’un homme qui cherche à me tuer. »

Ces paroles étaient trop dures pour qu’il y réponde. Trop dures pour qu’il les accepte. Il redémarra l’hovercar. Celui-ci s’éleva au-dessus du sol. Il le remit dans la bonne direction, puis ils poursuivirent leur route, contournant la forêt jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’endroit où les arbres-pères Humain et Rooter marquaient l’entrée de Milagre. Il pouvait sentir la présence de Val à côté de lui, comme quelqu’un qui a été frappé par la foudre peut sentir la présence d’une ligne haute tension : sans la toucher, il frissonne à l’idée de la douleur qu’elle peut infliger. Le mal qu’elle avait fait ne pouvait être défait. Elle se trompait, il l’aimait, il ne voulait pas qu’elle meure, mais elle vivait dans un univers où il souhaitait sa mort, et il ne pouvait rien contre. Ils partageaient ce moyen de transport, ils iraient peut-être ensemble visiter un autre système solaire, mais ils ne partageraient plus le même univers ; c’était trop dur à supporter et cela lui faisait mal, mais la douleur était si profonde qu’il ne pouvait l’atteindre ni même la ressentir pour le moment. Elle était pourtant bien présente, et il savait qu’elle se rappellerait à lui dans les années à venir, mais il ne pouvait la ressentir pour l’instant. Il n’avait pas besoin d’analyser ses émotions. Il les avait déjà ressenties en perdant Ouanda, lorsque le rêve d’une vie commune était devenu chose impossible. Il ne pouvait atteindre, ni guérir, ni même pleurer ce qui venait de lui apparaître comme son désir le plus cher et qui lui était une fois de plus impossible d’obtenir.

« Tu es vraiment un martyr, lui souffla Jane à l’oreille.

— Tais-toi et laisse-moi tranquille, murmura-t-il entre ses dents.

— Je n’ai pas l’impression d’entendre un homme qui souhaite devenir mon amant.

— Je ne veux rien être du tout. Tu n’as même pas assez confiance en moi pour me dire le véritable but de notre mission.

— Tu ne m’as rien dit non plus lorsque tu es allé voir la Reine.

— Tu savais très bien ce que je faisais.

— Non, je ne le savais pas. Je suis très futée, bien plus que toi ou Ender, tâche de ne pas l’oublier – mais je ne peux toujours pas anticiper les « éclairs d’intuition » dont vous autres, créatures de chair, vous targuez. J’aime beaucoup la façon que vous avez de transformer votre pathétique ignorance en vertu. Vous agissez toujours de manière irrationnelle parce que vous n’avez pas les informations nécessaires pour agir rationnellement. Mais je ne peux te laisser dire que je suis irrationnelle. Je ne le suis jamais. Jamais.