Beaucoup de ceux qui habitaient sur le continent, dans les grandes villes, les fermes des zones tempérées, les stations de recherche – beaucoup de ces gens-là s’intéressaient peu aux sempiternels drames costumés (ou comédies, selon le point de vue) qui se déroulaient sur les îles. D’ailleurs, les habitants de Pacifica n’étaient pas tous d’origine polynésienne. Il régnait ici un beau mélange de cultures et de races ; toutes les langues étaient parlées sur la planète, ou du moins en avait-on l’impression. Même les railleurs considéraient les îles comme les gardiennes de l’esprit de la planète. Même les amoureux de la neige et du froid partaient en pèlerinage – sans doute appelaient-ils cela des vacances – vers les plages tropicales. Ils cueillaient les fruits des arbres, glissaient sur les vagues dans des pirogues locales, leurs femmes se promenaient les seins à l’air et tous trempaient leurs doigts dans la purée de taro et utilisaient ces mêmes doigts pour porter à leur bouche la chair des poissons. Les plus blancs, les plus minces et les plus élégants s’appelaient les Pacificiens, et il leur arrivait de parler comme si le chant du temps passé résonnait encore à leurs oreilles, comme si les histoires d’autrefois contaient leur propre histoire. Ils faisaient partie de la famille, et les véritables Samoans, Tahitiens, Hawaïens, Tongiens, Maoris et Fidjiens leur souriaient en les accueillant, même si ces porteurs de montres, ces obsédés de la réservation, ces gens constamment pressés ne connaissaient rien à la véritable vie à l’ombre du volcan, au bord du récif corallien, sous le ciel constellé de perroquets, dans le chant des vagues se brisant sur la barrière de corail.
Wang-mu et Peter se retrouvèrent dans une zone civilisée, moderne et occidentalisée de Pacifica. Une fois de plus leur identité avait été soigneusement préparée par Jane. Ils étaient des agents de développement gouvernementaux formés sur leur planète d’origine, Moscou, et avaient décidé de s’accorder quelques semaines de congé avant de prendre leur service dans un bureau quelconque du Congrès sur Pacifica. Ils n’avaient pas besoin de connaître grand-chose de leur supposée planète d’origine. Il leur suffit de présenter leurs papiers pour s’envoler de la ville où ils venaient soi-disant de débarquer d’un vaisseau en provenance de Moscou. Leur avion les emmena sur l’une des plus grandes îles de Pacifica, et il leur fallut de nouveau montrer leurs papiers afin de louer deux chambres dans un complexe hôtelier en bordure d’une plage tropicale.
Ils n’avaient pas besoin de papiers pour aller sur l’île que Jane leur avait conseillé de visiter. Et personne ne les leur demanda. Mais personne ne voulut les prendre comme passagers non plus.
« Pourquoi vous allez là-bas ? leur demanda un énorme loueur de canots samoan. Qu’est-ce que vous avez à y faire ?
— Nous voulons parler à Malu, sur Atatua.
— Connais pas. Me dit rien du tout. Essayez avec un autre qui sait sur quelle île il se trouve.
— Nous vous avons dit le nom de l’île, lui retourna Peter. Atatua. D’après les cartes, ce n’est pas très loin d’ici.
— J’en ai entendu parler, mais j’y suis jamais allé. Demandez à quelqu’un d’autre. »
Où qu’ils aillent, c’était la même rengaine.
« Tu n’as pas l’impression que les papalagis ne sont pas les bienvenus ici ? dit Peter à Wang-mu devant la porte de sa chambre. Ces gens sont tellement primitifs qu’ils ne se contentent pas de repousser les ramans, framlings et autres utlannings. Je suis prêt à parier que même un Tongien ou un Hawaïen ne pourrait pas aller sur Atatua.
— Je ne pense pas que ce soit un problème d’ordre racial. À mon avis, c’est plutôt religieux. Je pense qu’ils veulent protéger un site sacré.
— Qu’est-ce qui te fait dire cela ?
— Ils ne nous détestent pas, ils n’ont pas peur de nous, il n’y a pas de haine sous-jacente. Simplement une joyeuse ignorance. Notre présence ne les dérange pas, mais ils se disent simplement que nous n’avons rien à faire sur ce site sacré. Tu sais très bien qu’ils seraient prêts à nous emmener n’importe où ailleurs.
— Peut-être. Mais ils ne peuvent pas être xénophobes à ce point, sinon Aimaina ne serait pas intime avec Malu au point de lui envoyer un message. »
Sur ce, Peter pencha légèrement la tête sur le côté pour écouter ce que Jane essayait de lui dire.
« Ah, dit-il. Jane avait une longueur d’avance. Aimaina n’a pas contacté directement Malu. Il est passé par une femme nommée Grâce. Mais Grace est immédiatement allée voir Malu, ainsi Jane a pensé qu’il valait mieux remonter à la source. Merci Jane. J’adore tes intuitions infaillibles.
— Ne sois pas sarcastique avec elle, dit Wang-mu. Elle court contre la montre. L’ordre de déconnexion du réseau peut tomber à tout moment. Il est normal qu’elle essaye de gagner du temps.
— Moi, je pense qu’elle devrait court-circuiter cet ordre avant que quelqu’un le reçoive et prendre le contrôle de tous les foutus ordinateurs de l’univers. Leur faire un bras d’honneur.
— Cela ne les arrêterait pas. Ils seraient simplement un peu plus terrifiés.
— En attendant, ce n’est pas en louant un bateau que nous pourrons rejoindre Malu.
— Alors allons trouver cette Grace. Si elle y est arrivée, c’est qu’il est possible pour un étranger d’aller jusqu’à Malu.
— Elle n’est pas étrangère, elle est samoane, dit Peter. Et elle a aussi un nom samoan – Teu’Ona –, mais elle a travaillé dans les sphères académiques et il y est plus facile de porter un nom chrétien, comme on dit. Un nom occidental. Elle préférera qu’on l’appelle Grace. C’est ce que dit Jane.
— Si elle a eu un message d’Aimaina, elle saura immédiatement qui nous sommes.
— Je ne pense pas. Même s’il a parlé de nous, comment pourrait-elle penser que les personnes qui se trouvaient hier sur la planète d’Aimaina puissent se retrouver aujourd’hui sur la sienne ?
— Peter, tu es vraiment l’archétype du positiviste. Tu veux tellement être rationnel que c’en est presque irrationnel. Bien sûr qu’elle pensera que nous sommes les mêmes personnes. Aimaina aussi. Le fait que nous avons voyagé d’une planète à l’autre en une journée ne fera que confirmer ce qu’ils pensent déjà – que les dieux eux-mêmes nous ont envoyés. »
Peter lâcha un soupir. « Eh bien, du moment qu’ils ne cherchent pas à nous sacrifier en nous jetant dans un volcan ou quelque chose comme ça, je ne vois pas le mal qu’il y a à être pris pour des dieux.
— Ne plaisante pas avec cela, Peter. La religion est ancrée dans les sentiments les plus profonds des gens. L’amour qui émane de ce chaudron est le plus doux et le plus fort, mais la haine en est d’autant plus brûlante et la colère plus violente. Tant que les étrangers se tiennent loin de leurs lieux sacrés, les Polynésiens sont les gens les plus paisibles du monde. Mais si on franchit la limite du feu sacré, il faut prendre garde, car il n’y a pas d’ennemi plus brutal, plus impitoyable et plus déterminé qu’eux.