Min aurait voulu répondre qu’elle tiendrait son serment, oubliant Rand jusqu’à ce qu’elle ait remboursé sa dette. Hélas, les mots refusèrent de sortir de sa gorge.
Que la Lumière le brûle ! Si je ne l’avais jamais rencontré, je ne serais pas dans un tel pétrin !
Après un long silence seulement troublé par le grincement des roues et le martèlement des sabots du cheval, Siuan reprit la parole. Pas trop tôt, au goût de Min, qui commençait à en avoir assez de ronger son frein.
— J’ai l’intention de tenir mon serment, mais quand j’en aurai terminé avec ce qui m’occupe actuellement. Ai-je juré de servir Bryne sur-le-champ ? Non, et j’ai pris garde à ne pas préciser de cadre temporel. C’est du pinaillage, je sais, et Gareth Bryne risque de ne pas apprécier, mais ça ne change rien aux faits.
Stupéfiée, Min lâcha le montant et s’abandonna aux oscillations du chariot.
— Tu as l’intention de fuir, puis de revenir dans quelques années pour te mettre au service de Bryne ? Mais il vendra ta peau à une tannerie ! Enfin, nos peaux !
Après avoir prononcé ses trois derniers mots, Min s’avisa qu’elle venait de souscrire implicitement à la solution de Siuan. Commencer par fuir, puis revenir et…
Je ne peux pas ! J’aime Rand, et il ne remarquerait même pas que Gareth Bryne m’a condamnée à travailler dans ses cuisines jusqu’à mon dernier souffle.
— Je concède que Bryne est le genre d’homme qu’il vaut mieux ne pas énerver, soupira Siuan. Je l’avais déjà rencontré – une seule fois. J’ai eu peur qu’il reconnaisse ma voix. Un visage peut changer, mais pas une voix…
Comme elle le faisait souvent, apparemment sans s’en apercevoir, Siuan toucha ses joues et son nez comme s’ils ne lui appartenaient pas.
— Oui, les visages changent…, murmura-t-elle, mélancolique. (Mais elle se ressaisit promptement.) J’ai déjà payé le prix fort pour avoir fait ce que j’estimais juste, et ça ne fera qu’une fois de plus… Si on a le choix entre se noyer ou chevaucher un barracuda, il n’y a pas tellement à hésiter. C’est aussi simple que ça, Serenla…
— Devenir une servante n’est pas un avenir qui me sourit, dit Leane, mais au fond, c’est une éventualité lointaine, et qui sait ce qui arrivera avant ? Il y a peu, je pensais ne pas avoir d’avenir du tout…
Les yeux mi-clos, elle sourit et continua, prenant soudain sa voix de velours :
— Il ne vendra pas nos peaux, j’en fais le pari. Après des années de perfectionnement, cinq minutes me suffiront pour que Gareth Bryne nous accueille à bras ouverts et nous installe dans ses meilleures chambres. Il nous vêtira de soie et mettra son carrosse à notre disposition.
Min laissa Leane à sa rêverie. De temps en temps, elle avait le sentiment que ses deux compagnes vivaient dans un monde onirique. Mais un petit détail lui revint à l’esprit. Insignifiant, certes, et pourtant tracassant, à sa façon.
— Mara, j’ai une question à te poser. Quand je mentionne mon nom, Serenla, ou quand quelqu’un m’appelle ainsi, j’ai remarqué que ça fait sourire les gens. Bryne n’a pas fait exception à la règle, et il a parlé de ma mère et d’une prémonition. Pourquoi ?
— Dans l’ancienne langue, répondit Siuan, ce nom veut dire « fille têtue ». Quand je t’ai connue, j’ai vu que tu étais du genre obstiné. Une vraie tête de pioche, même…
Siuan, tenir des propos pareils ? Alors qu’elle était la plus grande « tête de pioche » du monde ?
— Mais tu t’améliores, continua Siuan avec un grand sourire. Au prochain village, tu pourras te faire appeler Chalinda. Ça veut dire « douce damoiselle »… Ou encore…
Le chariot secoua ses passagères plus que jamais, puis il prit de la vitesse, comme si le cheval s’était lancé au galop. Tressautant comme du grain sur un tamis, les trois femmes se regardèrent, stupéfaites. Puis Siuan se leva, écarta la bâche qui les séparait du banc du conducteur et constata que Joni s’était volatilisé. Sautant sur le siège, l’ancienne Chaire d’Amyrlin récupéra les rênes et tira dessus jusqu’à ce que le cheval consente à s’arrêter.
Min alla ouvrir le rabat, à l’arrière, et sonda les environs.
À cet endroit, la route traversait un bosquet de chênes, d’ormes, de pins et de lauriers. La poussière soulevée par la brève cavalcade était déjà en train de retomber – en partie sur Joni, qui gisait sur le sol à quelque soixante pas en arrière.
D’instinct, Min sauta du chariot, courut jusqu’au colosse et s’agenouilla près de lui. S’il respirait encore, il avait à la tête une méchante plaie et une bosse était déjà en train de pousser.
Leane força Min à s’écarter et palpa le crâne du blessé d’une main experte.
— Il s’en sortira, lâcha-t-elle. Je ne sens pas de fracture, mais il aura une sacrée migraine pendant plusieurs jours.
Elle s’assit sur les talons, croisa les mains et soupira :
— De toute façon, je ne peux rien faire pour lui. Mais j’ai promis de ne plus me lamenter sur mon sort… Que la Lumière me brûle !
— La vraie question, fit Min, est de savoir si nous le chargeons dans le chariot pour le conduire au manoir, ou si nous saisissons au vol l’occasion de filer.
Lumière, je ne vaux pas plus cher que Siuan !
— Nous pourrions le confier aux bons soins de la ferme la plus proche, répondit Leane.
Tenant par la bride le cheval de trait – méfiante comme si elle craignait que ce brave équidé la morde –, Siuan vint rejoindre ses compagnes.
— Il ne s’est pas blessé ainsi en tombant, dit-elle après avoir jeté un coup d’œil à Joni. Je ne vois ni racine ni pierre susceptibles de provoquer ce genre de plaie.
Alors qu’elle sondait les alentours, un cavalier sortit d’entre les arbres. Montant un bel étalon, il tenait par la bride trois juments, dont l’une à long poil.
Vêtu d’une veste de soie bleue, ses cheveux bouclés lui tombant sur les épaules, l’homme demeurait d’une sombre beauté malgré la dureté de son regard et le pli amer de sa bouche – les marques d’un grand malheur, à l’évidence.
Arborant une épée au côté, c’était le dernier homme que Min s’attendait à voir.
— C’est ton œuvre ? demanda Siuan.
Immobilisant sa monture près du chariot, Logain eut un sourire sans joie.
— Mara, une fronde peut faire des merveilles… Toutes les trois, vous avez de la chance que je sois là. Je pensais que vous sortiriez du village plus tard que ça, et pas en état de marcher. Le seigneur du coin s’est montré indulgent, dirait-on… (Logain se rembrunit, le ton soudain très dur.) Mara, tu as cru que j’allais vous abandonner ? J’aurais peut-être dû, au fond… Mais tu m’as promis que je me vengerais, et je t’ai crue. Sans savoir exactement de quoi il retournait, je t’ai suivie jusqu’à mi-chemin de la mer des Tempêtes. Sans jamais te demander comment tu escomptais tenir ta parole. Maintenant, tu vas m’écouter : il faut que ta quête se termine et que j’obtienne mon dû. Sinon, je finirai par me lasser et te laisser tomber. Alors, tes amies et toi découvrirez que la plupart des villages ne sont guère amicaux avec les étrangers sans le sou. Trois femmes seules ? (Il tapota le pommeau de son épée.) La seule présence de cette arme vous a sauvé la mise plus souvent que vous le pensez. Mara, trouve très vite ce que tu cherches !
Au début du voyage, Logain n’était pas si arrogant. Au contraire, il se montrait humble et reconnaissant parce que les trois femmes l’avaient aidé – enfin, aussi humble et aussi reconnaissant qu’un type comme lui pouvait l’être. Mais le passage du temps et l’absence de résultats avaient eu raison de sa gratitude.