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— Comment puis-je le joindre ?

— Il faut lui laisser un message à l’immeuble Shamandi, dans la rue Ibn Sina. À l’appartement 4, au troisième étage. De ma part. Laissez votre numéro au Commodore.

— Comme ça, c’est moi qui sauterai …

— Je vous dis que c’est notre allié, même s’il a un peu assassiné dans le passé.

C’était vraiment la foire aux crabes ! Mentalement, Malko essayait de cerner les ennemis et les amis. Chose qui n’était pas toujours évidente à Beyrouth.

— Et les phalangistes ? demanda-t-il. Il n’y a rien à en tirer ?

— Oh, là là ! fit l’Américain. Là, on est en terrain miné … Parce que les phalangistes embrassent les Israéliens sur la bouche et ne leur cachent rien. Et les Israéliens divergent de nous sur pas mal de points. Dont les Palestiniens. Justement, je voulais vous prévenir : Moralement, je suis obligé de vous mettre en contact avec les Services de renseignements phalangistes. Ils savent déjà que vous êtes là et voyaient John Guillermin régulièrement. Je vais vous envoyer à une « pasionaria » qui n’est pas dépourvue de charmes mais à qui il ne faut pas se confier : Jocelyn Sabet. Ne dépassez pas le stade du baise-main et tout ira bien. Parce que les chrétiens sont pollués à la fois par les Israéliens et par l’autre côté … À prendre avec des pincettes.

Tout ceci était hautement encourageant. Malko enregistrait ce petit manuel de la survie beyrouthine.

— Eh bien, avec tout ça, je suis armé, fit Malko. Je n’ai plus qu’à louer une voiture.

— Hold it[10] ! fit l’Américain. Vous ne connaissez pas Beyrouth. Les seuls qui peuvent circuler dans toutes les zones contrôlées par les diverses milices sont les journalistes. Alors, on a fait de vous un journaliste. Grâce à une station de radio du Maryland où nous avons des amis : Metro-media. Votre carte de presse et vos accréditations sont dans cette enveloppe, avec la façon de joindre vos contacts.

Il poussa à travers le bureau une grosse enveloppe jaune.

— Heureusement, Budget loue aussi des voitures avec chauffeur. Il vous attendra tout à l’heure à votre hôtel, continua le chef de station. Un Libanais qui travaille avec nous, Mahmoud. Il est musulman sunnite, mais se fait passer pour chiites quand il le faut. Très malin. Très cher. Il vous conduira aux permanences des différentes milices, connaît tout le monde et sait comment franchir les barrages. Il conduit souvent de vrais journalistes, donc n’attire pas l’attention. En plus de ses fonctions de chauffeur, je lui donne une petite mensualité comme informateur. Ça crée des liens … Même s’il ne me remet que le huitième carbone. Les autres vont d’abord aux Palestiniens, aux Syriens, aux Phalangistes, à Amal, etc.

C’est ce qu’on appelait une éthique professionnelle intransigeante.

— Sans parler arabe, vous ne feriez pas dix mètres hors de la zone contrôlée par l’armée libanaise, poursuivit l’Américain. Mahmoud vous servira d’interprète … Bien sûr, avec vos papiers, il ne faudrait pas essayer d’entrer en Union Soviétique. Vous risqueriez de terminer vos jours à Vorkouta … Mais ici, ça peut tenir quelques jours. Deux de nos agents ont vécu à Beyrouth avec cette couverture et s’en sont bien tirés. La plupart des gars à qui vous aurez affaire ignorent tout du monde occidental. Mahmoud vous servira de caution morale … Il sait que si vous étiez démasqué, on le considérerait comme complice et que sa peau ne vaudrait pas cher. C’est votre meilleure garantie. Simplement, moins il en saura, mieux cela vaudra.

— Vous n’avez pas plus de détails sur ce qui se prépare ?

— Pas grand-chose. L’échelon principal se trouve à Baalbek, dans la zone syrienne et la base opérationnelle, ici, à Beyrouth, très probablement dans la banlieue sud.

— Admettons que je remonte cette filière, demanda Malko, qu’est-ce que je fais ensuite ?

Robert Carver se leva, puis écrasa ce qui restait de son cigare dans le cendrier plein de balles de Kalachnikov.

— Nous aviserons à ce moment-là. J’espère obtenir l’autorisation de mener une action clandestine de destruction. Ou même ouverte. Nous avons ce qu’il faut ici … Surtout, n’oubliez pas de prévenir le Schlomo.

— Pardon ? fit Malko.

— Oui, le colonel Jack. Ici, on appelle les Israéliens des « Schlomos » …

Le téléphone sonna et il répondit, puis raccrocha.

— L’ambassadeur me réclame. Encore une merde. Il faut que j’y aille. Nous ne nous verrons pas trop. Inutile de vous carboniser. Si vous avez besoin de me joindre, il y a deux numéros notés dans le dossier. Ah, j’allais oublier …

Il plongea sous le bureau et en sortit un paquet qu’il donna à Malko. Un bon kilo.

— Colt Python 357 Magnum, précisa-t-il. Ici, ce n’est pas inutile. Un peu léger même … Ne l’emmenez pas dans la zone syrienne. Cela pourrait vous faire fusiller. Mahmoud vous attend à l’hôtel pour vous faire suivre le parcours du combattant, la comédie des laissez-passer. Première chose avant de vous mettre au boulot. N’oubliez pas, vous travaillez pour une radio. Il y a même un magnétophone Nagra dans la voiture de Mahmoud. Ensuite, au boulot. Retrouvez Abu Nasra. Avant qu’il ne vous trouve …Le fantôme de John Guillermin traversa discrètement le bureau.

La poignée de main de Robert Carver broya les phalanges de Malko. Une rafale de vent le décoiffa en sortant. Il tombait un fin crachin sur Beyrouth et il ne trouva un taxi qu’après avoir parcouru presque un kilomètre après le Bain Jamal.

Un grand Libanais à la moustache conquérante fonça sur Malko dès qu’il demanda sa clef du Commodore.

— My name is Mahmoud, annonça-t-il.

Il semblait intelligent et plein d’humour. Malko se mit d’accord avec lui pour commencer la tournée des permanences des différentes milices. Sur la banquette arrière d’une Oldsmobile grise, Malko trouva un Nagra en parfait état de marche. Mahmoud lui adressa un clin d’œil complice et se jeta dans la circulation chaotique de Beyrouth Ouest. Première station : le PC de Walid Jumblatt, dit Valentin le Désossé.

Malko étala sur son lit la moisson de sa tournée. Six laissez-passer, ce qui lui permettait sans trop de risques de se déplacer dans le Grand Beyrouth. L’Armée libanaise pour la circulation après le couvre-feu, les Phalanges pour la zone est, le PSP de Jumblatt s’il désirait aller dans le Chouf, Amal pour la banlieue sud, le ministère de l’Information pour les bâtiments officiels, les Marines, au cas où il aurait voulu visiter leur taupinière …

Mahmoud s’était révélé gouailleur, débrouillard, diplomate. Ponctuant les embouteillages de sonores « Jésus-Christ », ce qui semblait étrange dans la bouche d’un musulman.

Malko avait palabré des heures avec des assassins bien polis qui avaient examiné sous toutes les coutures ses accréditations de journaliste. Les permanences étaient à peu de choses près, semblables. Des immeubles lépreux immergés dans des quartiers populaires, gardés par des civils hérissés de Kalachnikov et de RPG 7, méfiants comme de vieilles vierges. Ensuite, chaque fois, il fallait parler, sourire, donner des photos et assurer tous les assassins souriants de sa sympathie.

Mahmoud avait été parfait. Il se disait sunnite, mais semblait étrangement bien avec les chiites et les Palestiniens. Ses convictions tenaient plus du caméléon que de la vraie foi. Il lui rappelait un peu Elko Krisantem. Son Oldsmobile restait encore debout et était d’une propreté raisonnable. Malko consulta sa Seiko-Quartz : quatre heures. Il avait encore le temps de faire trois ou quatre choses avant le couvre-feu.

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10

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