– Ah ça! quel jeu jouons-nous ici? M. d’Arx s’est-il moqué de moi quand il m’a parlé pendant deux heures… deux heures d’horloge! de son martyre, de ses craintes, de ses espoirs, de son amour enfin qui s’exhalait en paroles embaumées, douces et pures comme un chant de rossignol?
– Au nom du ciel!… balbutia le jeune magistrat.
– Il n’y a pas de ciel qui tienne! ou plutôt le ciel est bleu comme votre flamme, et il faut que j’en aie le cœur net. Vous seriez capable de recommencer demain et je ne veux pas faire tous les jours pareille dépense de tendre pitié.
– Ne vous insurgez pas, bon père, ajouta-t-elle en tendant son front au baiser du colonel, vous avez dit le vrai mot: ce grand homme est poltron comme un lièvre. Il a saisi aux cheveux votre conversation d’Habits Noirs, de bandits, de cavernes, de mémoire à consulter, tout exprès pour m’empêcher d’entrer en matière, mais on ne nous donne pas le change ainsi, et je crois avoir mérité suffisamment un premier prix de patience. Je vous déclare donc, bon père, que notre bel ami ici présent, se meurt du mal d’amour, qu’il n’y a pas besoin des Habits Noirs pour l’exterminer, et que, si vous refusez de lui venir en aide, nous n’avons plus qu’à porter son deuil.
Remy d’Arx avait baissé la tête et gardait le silence; il était facile de voir combien cette façon légère de parler lui était blessante et douloureuse.
– Voyons, voyons, dit le colonel, tu n’as pas l’habitude d’être cruelle ainsi, Fanchette.
– Je suis cruelle, repartit la comtesse, parce que je veux être cruelle; il ne faut pas qu’un médecin ait l’âme trop sensible. Nous avons un malade qu’il faut guérir à tout prix; tout ce que je peux faire, c’est d’abréger l’opération, en vous disant du premier coup que Remy aime éperdument Mlle de Villanove, et que, si vous ne la lui donnez pas, il compte bel et bien mourir de chagrin.
– Valentine! murmura le vieillard, qui jouait l’étonnement au naturel; comment! il s’agit de Valentine et notre ami ne m’a rien dit?
Remy d’Arx leva sur lui un regard de détresse, pendant que Francesca reprenait haleine.
– Il ne vous dira rien, continua-t-elle en saisissant les deux mains du jeune magistrat, qu’elle serra affectueusement entre les siennes; il tremble de fièvre; il fait pitié.
– Ah! c’est un grand amour, mon père, continua-t-elle d’une voix changée; j’aurais voulu que vous pussiez l’entendre tout à l’heure, la passion s’épandait hors de son âme comme un flot d’éloquence et de poésie. Il était si beau que je pleurais, si ridicule que je riais comme une folle!
Une larme roula sur sa joue tandis qu’elle poursuivait:
– Un homme fort! le plus fort peut-être de ceux que j’ai rencontrés et admirés. Je viens de le voir timide plus qu’une jeune fille, irrésolu plus qu’un enfant et radotant parmi de sublimes élans le fade cantique de Céladon. Deux heures! je vous le dis, deux heures! Il me semblait que je ne l’avais jamais vu: il était beau comme un archange; sa voix avait des vibrations de harpe. Quel poète! et quel collégien monté en graine!… ami, bien cher ami, pardonnez-moi, je me venge d’avoir été trop puissamment émue.
Elle se tourna vers le colonel et acheva en contenant un profond soupir:
– Il y en a qui sont heureuses! notre Valentine sera bien aimée.
Personne n’était là pour souligner le côté comique de la situation. Le colonel calculait son jeu froidement, tout en se donnant l’air de gagner l’émotion contagieuse qui soulevait le sein de Francesca; Remy tournait vers eux et à la dérobée un regard timide et déjà reconnaissant. Le colonel rompit le premier le silence.
– Ah! pauvre bichette, dit-il en atteignant son mouchoir pour essuyer ses yeux secs, tu n’as pas eu beaucoup de bonheur en ménage, c’est vrai. Si, aussi bien, je t’avais donné une perle comme ce cher Remy!… Mais voyons, voyons, nous n’avons pas le sens commun, mes trésors. Ce n’est pas en pleurnichant qu’on arrange les affaires; Moi, d’abord, ce mariage-là m’enchanterait: Remy et Valentine! les deux chers enfants gagneraient tous deux, du même coup, un gros lot à la loterie de l’avenir. Quel joli couple et quelle bonne maison aussi, car ils sont riches tous les deux; je connais, à l’égard de Valentine, les intentions de Mme d’Ornans et d’une autre personne, qu’il est inutile de nommer… Parlons peu et parlons bien: notre bon Remy s’est-il déclaré vis-à-vis de la jeune personne?
– Oh! fit le jeune magistrat, jamais!
– Mais regardez-le donc! s’écria la comtesse, et ne lui faites pas semblable question! c’est à moi qu’il adresse ses déclarations: des paroles qui brûlent et qui attendriraient une tigresse.
– C’est que, fit le colonel, ce n’est pas la même chose. A-t-il au moins quelque donnée sur l’état du cœur de notre Valentine?
– Si j’avais eu la moindre espérance… commença Remy d’un ton désolé.
– C’est la peine du talion, interrompit Francesca; pauvre M. d’Arx! vous avez tenu en votre vie tant de gens sur la sellette; voilà qu’on vous fait subir à votre tour un interrogatoire.
– C’est moi qu’il faut interroger, père, se reprit-elle, je vais prêter serment, si on veut, pour dire qu’en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, il ne serait pas impossible que la chère enfant eût tourné ses beaux yeux du côté de l’accusé.
– Par pitié, madame, ne raillez pas, supplia Remy, dont la détresse était au comble.
– Vous n’avez pas la parole, repartit gaiement Francesca. Père, je me suis aperçue plus d’une fois que vous aviez la vue admirablement perçante…
– Pour mon âge, rectifia le colonel, il est vrai que je me passe encore de lunettes.
– Interrogez vos souvenirs, n’avez-vous pas remarqué souvent que Valentine devenait toute rêveuse quand M. Remy d’Arx tient au salon le dé de la conversation?
Le colonel eut son petit rire débonnaire.
– Pauvre Minette, dit-il, voilà où ma vue faiblit. Quoi que tu en dises, je n’ai plus les yeux qu’il faut pour voir ces choses-là, et je suis en vérité fort embarrassé, car je me trouve entre deux opinions contraires: tu vois tout en rose, le pauvre Remy voit tout en noir, il faut un tiers arbitre pour vous départager; choisissons-le. Que diriez-vous de la marquise ou de Valentine elle-même?
La comtesse se jeta à son cou et lui donna un retentissant baiser.
– Il n’y a rien au monde de si charmant que toi, père, bon père, s’écria-t-elle. Puisque tu es avec nous, la bataille est gagnée. À genoux, Remy, et remerciez votre sauveur!
– Folle que tu es! dit le colonel; tu est seule à te réjouir; tu vois bien que Remy garde le silence.
Un instant ils restèrent muets tous les trois; puis la comtesse reprit, essayant en vain de garder sa gaieté:
– Il n’y a pas dans l’univers entier deux hommes comme celui-là. Il aime tant que sa torture même lui est chère, et qu’il a peur de regretter le tourment de son incertitude.
– Tout cela est fort joli, déclara le colonel, et j’ai peut-être été ainsi il y a soixante-dix ans; mais j’avoue que je ne m’en souviens plus. Je demande purement et simplement à M. d’Arx s’il lui convient que je porte la parole en sa faveur.
– Colonel, répliqua Remy d’Arx, qui se redressa et dont la voix se raffermit, je connais votre amitié dévouée, j’en suis profondément reconnaissant; je sais du reste que je ne pourrais choisir un meilleur avocat que vous; faites donc pour le mieux et recevez mes remerciements à l’avance. Vous m’accusez à bon droit de lâcheté; j’aurais voulu, je le confesse, retarder ce moment où mon arrêt va être prononcé, l’arrêt de ma vie ou de ma mort. Quoi qu’il arrive, ne me trompez point, je vous prie, et que la réponse de Mlle de Villanove me soit transmise dans les termes mêmes où elle aura été prononcée. J’attendrai ici; je désire être seul.