Les Luxembourgeois s’attablèrent, l’air morose. Leur chef et principal négociateur était un certain M. Karageorgiu, la cinquantaine basanée, des yeux tirant sur le vert et le cheveu soigneusement ondulé. Le nom indiquait un Turc européanisé ; ses grands-parents avaient sans doute été « travailleurs invités » en Allemagne ou au Benelux. Karageorgiu portait un complet superbement taillé, en lin italien crème.
Ses chaussures fines, impeccables, parfaites, étaient de vrais objets d’art, songea Laura. Des chaussures conçues avec la haute précision d’un moteur de Mercedes. Cela faisait presque mal de le voir se balader ainsi chaussé. Personne à Rizome n’aurait osé les porter ; les commentaires justement railleurs auraient été sans pitié. Il lui rappelait les diplomates qu’elle avait vus étant gosse, étalons perdus d’une élégance étudiée.
Il était flanqué d’une paire de compagnons en complet noir qui ne se souriaient jamais : de jeunes cadres, c’est du moins ce qu’il prétendait. Difficile de déceler leurs origines ; désormais les Européens se ressemblaient de plus en plus. L’un avait un air vaguement méridional, français de la côte d’Azur ou corse ; l’autre était blond. Ils paraissaient jouir d’une telle forme physique que c’en était inquiétant. Des multiphones suisses élaborés dépassaient de leurs manchettes.
Ils commencèrent à se plaindre. Ils n’aimaient pas la chaleur. Leurs chambres sentaient et l’eau avait un goût de sel. Ils trouvaient les toilettes bizarres. Laura promit de monter la pompe à chaleur et de commander plus de Perrier.
Rien n’y fit. Ils en avaient après ces arriérés. Tout particulièrement ces Yankees doctrinaires qui vivaient dans leurs drôles de châteaux de sable et pratiquaient la démocratie économique. Elle pressentait déjà que la journée du lendemain serait épineuse.
Laura prit leur commande de petit déjeuner et laissa les trois banquiers échanger des regards moroses avec les invités de Rizome. Elle emmena le bébé aux cuisines avec elle. Le personnel s’affairait déjà dans un fracas de casseroles. Le personnel était composé de la septuagénaire Mme Delrosario et de ses deux petites-filles.
Mme Delrosario était une perle, même si elle avait facilement tendance à s’emporter chaque fois que l’on n’écoutait pas son avis avec le plus grand sérieux et la plus totale attention. Ses petites-filles traînassaient dans la cuisine avec un air résigné et soumis. Laura les plaignait et tâchait de les laisser souffler chaque fois que possible. La vie d’adolescente n’était pas facile par les temps qui couraient.
Laura donna au bébé sa mixture. Loretta l’engloutit avec enthousiasme. De ce côté, elle tenait bien de son père : complètement dingue d’une tambouille que refuserait tout individu sain d’esprit.
Puis son multiphone bipa. C’était la réception. Laura laissa le bébé à Mme Delrosario et regagna le hall en passant par les salles du personnel et le bureau du rez-de-chaussée. Elle émergea derrière le comptoir. Soulagée, Mme Rodriguez leva les yeux de derrière ses doubles foyers.
Elle était en conversation avec une inconnue – genre Anglaise aux alentours de la cinquantaine, en robe de soie noire et foulard orné de perles. La femme avait une lourde crinière d’épais cheveux bruns et les yeux outrageusement maquillés. Laura se demanda par quel bout la prendre. On aurait dit la veuve d’un pharaon. « C’est elle, dit à Mme Rodriguez l’inconnue. Laura, notre directrice.
— Coordinatrice, rectifia Laura. Je suis Laura Webster.
— Je suis la révérende Morgan. J’ai appelé tout à l’heure.
— Oui. Au sujet de la course au conseil municipal ? » Laura effleura sa montre, consultant son agenda. La femme avait une demi-heure d’avance. « Eh bien, dit-elle, voulez-vous faire le tour par ici ? Nous pouvons parler dans mon bureau. »
Laura conduisit la femme dans le petit bureau encombré sans fenêtre. C’était avant tout une cafétéria pour le personnel, munie d’un terminal relié à l’ordinateur principal à l’étage. C’est ici que Laura conduisait les gens qu’elle s’attendait à voir faire la quête. La pièce avait l’aspect pauvre et modeste qui convenait. David l’avait décorée grâce au butin de ses expéditions : d’antiques sièges de voiture en vinyle et d’un bureau modulaire en plastique beige accusant son âge. Le plafonnier éclairait à travers un enjoliveur de roue perforé.
« Café ? demanda Laura.
— Non, merci. Je ne consomme jamais de caféine.
— Je vois. » Laura écarta la cafetière. « Que pouvons-nous pour vous, révérende ?
— Vous et moi avons bien des points en commun, commença la révérende Morgan. Nous partageons la confiance en l’avenir de Galveston. Et nous avons vous et moi des intérêts dans l’industrie du tourisme. » Elle marqua un temps d’arrêt. « Je crois savoir que votre mari a dessiné ce bâtiment.
— Oui, c’est exact.
— C’est du baroque organique, n’est-ce pas ? Un style qui respecte notre Mère la Terre. Voilà qui dénote une absence de préjugés de votre part. Un esprit tourné vers l’avenir et le progrès.
— Merci beaucoup. » Et nous y voilà, songea Laura.
« Notre Église aimerait vous aider à développer ses services auprès de vos hôtes. Connaissez-vous l’Église d’Ishtar ?
— Je ne suis pas sûre de vous suivre, dit prudemment Laura. Chez Rizome, nous considérons la religion comme une affaire personnelle.
— Nous autres, femmes du Temple, croyons au caractère divin de l’acte sexuel. » La révérende Morgan se carra dans un siège baquet, et caressa ses cheveux à deux mains. « Le pouvoir érotique de la Déesse est capable de détruire le mal. »
Le slogan trouva une niche dans la mémoire de Laura. « Je vois, dit poliment celle-ci. L’Église d’Ishtar. Je connais votre mouvement mais je n’avais pas reconnu le nom.
— Le nom est nouveau… et les principes anciens. Vous êtes trop jeune pour vous rappeler la guerre froide. » Comme bien des gens de sa génération, la révérende semblait éprouver une réelle nostalgie de cette époque – le bon vieux temps de la bilatérale. Quand les choses étaient plus simples et que chaque matin pouvait être votre dernier. « Parce que nous y avons mis fin. Nous avons invoqué la Déesse pour qu’elle extirpe la guerre du cœur des hommes. Nous avons fait fondre la guerre froide par la chaleur du corps divin. » La révérende renifla. « Les marchands du pouvoir mâle s’en attribuent le mérite, évidemment. Mais le triomphe revenait à notre Déesse. Elle a sauvé notre Mère la Terre de la folie nucléaire. Et elle continue aujourd’hui à soigner la société. »
Laura acquiesça avec obligeance.
« Galveston vit du tourisme, madame Webster. Et les touristes espèrent certains agréments. Notre Église est parvenue à un arrangement avec la ville et la police. Nous aimerions de même parvenir à un accord avec votre groupe. »
Laura se frotta le menton. « Je crois pouvoir suivre votre raisonnement, révérende.
— Nulle civilisation n’a jamais existé sans nous, remarqua calmement la révérende. La Prostituée sacrée est une figure antique, universelle. Le patriarcat l’a dégradée et opprimée. Mais nous restaurons son rôle ancien de réconfort mental et physique.
— J’allais justement évoquer le problème médical, dit Laura.
— Ah oui ! Nous prenons toutes les précautions souhaitables. Les clients subissent des tests de dépistage pour la syphilis, la blennorragie, l’herpès et les infections à chlamydia ainsi que celles à rétrovirus. Tous nos temples possèdent une clinique parfaitement équipée. Le taux de MST décroît dans des proportions phénoménales chaque fois que nous pratiquons notre art – je puis vous montrer des statistiques. Nous offrons également une assurance santé. Et nous garantissons la plus absolue discrétion, bien entendu.