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Fleur-de-Marie comprenait qu’il ne suffisait pas de pleurer un passé irréparable, et qu’on ne se réhabilitait qu’en faisant le bien ou en l’inspirant.

Nous l’avons dit: la Louve s’était assise sur un banc de bois à côté de la Goualeuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier contraste.

Les pâles rayons d’un soleil d’hiver les éclairaient; le ciel pur se pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans un petit ruisseau où s’écoulait le trop-plein du bassin; les mousses vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d’herbe et de plantes pariétaires épargnées par la gelée.

Cette description d’un bassin de prison semblera puérile, mais Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l’azur du ciel, où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d’or d’un beau soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature qu’elle aimait, qu’elle admirait si poétiquement, et dont elle était encore privée.

– Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui, assise auprès d’elle, restait sombre et silencieuse.

– Il faut que nous ayons une explication, s’écria durement la Louve; ça ne peut pas durer ainsi.

– Je ne vous comprends pas, la Louve.

– Tout à l’heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m’étais dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore de vous céder…

– Mais…

– Mais je vous dis que ça ne peut pas durer…

– Qu’avez-vous contre moi, la Louve?

– J’ai… que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je n’ai plus ni cœur, ni force, ni hardiesse…

Puis, s’interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d’un duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras, un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans un cœur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:

Mort aux lâches!

Martial.

P. L. V. (pour la vie).

– Voyez-vous cela? s’écria la Louve.

– Oui… cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en détournant la vue.

– Quand Martial, mon amant, m’a écrit, avec une aiguille rougie au feu, ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s’il savait ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le corps comme ce poignard est planté dans ce cœur… et il aurait raison, car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.

– Qu’avez-vous fait de lâche?

– Tout…

– Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l’heure?

– Oui…

– Ah! je ne vous crois pas…

– Je vous dis que je la regrette, moi, car c’est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n’avez pas entendu Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux… à vous remercier?…

– Qu’a-t-elle dit?

– Elle a dit, en parlant de nous, que «d’un rien vous nous tourniez de mal à bien». Je l’aurais étranglée quand elle a dit ça… car, pour notre honte… c’était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers mouvements… et on est votre dupe, comme tout à l’heure…

– Ma dupe… pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!

– Il ne s’agit pas de tout ça, s’écria la Louve avec colère, je n’ai jusqu’ici courbé la tête devant personne… La Louve est mon nom, et je suis bien nommée… plus d’une femme porte mes marques… plus d’un homme aussi… il ne sera pas dit qu’une petite fille comme vous me mettra sous ses pieds…

– Moi!… et comment?

– Est-ce que je le sais, comment?… Vous arrivez ici… vous commencez d’abord par m’offenser…

– Vous offenser?

– Oui… vous demandez qui veut votre pain… la première, je réponds: «Moi!…» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu’ensuite… et vous lui donnez la préférence… Furieuse de cela, je m’élance sur vous, mon couteau levé…

– Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez… mais ne me faites pas trop souffrir…», reprit la Goualeuse… voilà tout.

– Voilà tout?… oui, voilà tout!… Et pourtant ces seuls mots-là m’ont fait tomber mon couteau des mains… m’ont fait vous demander pardon… à vous qui m’aviez offensée… Est-ce que c’est naturel?… Tenez, quand je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même… Et le soir de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d’ameuter tout le dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille… Elle prie, c’est qu’elle en a le droit…» Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

– Je ne sais pas… la Louve.

– Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez pas! C’est sans doute, comme nous l’avons dit quelquefois en plaisantant, que vous êtes d’une autre espèce que nous. Vous croyez peut-être cela?

– Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.

– Non, vous ne le dites pas… mais vous faites tout comme.

– Je vous en prie, écoutez-moi.

– Non, ça m’a été trop mauvais de vous écouter… de vous regarder. Jusqu’ici je n’avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois je me suis surprise… faut-il être bête et lâche!… je me suis surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et triste… Oui, j’ai envié jusqu’à vos cheveux blonds et à vos yeux bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune… Vouloir vous ressembler… moi, la Louve!… moi!… Il y a huit jours, j’aurais marqué celui qui m’aurait dit ça… Ce n’est pourtant pas votre sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce naturel, dites?

– Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous cause?

– Oh! vous savez bien ce que vous faites… avec votre air de ne pas y toucher.

– Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

– Est-ce que je le sais, moi? C’est justement parce que je ne comprends rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu’ici j’avais été toujours gaie ou colère… mais jamais songeuse… et vous m’avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré moi, m’ont remué le cœur et m’ont fait songer à toutes sortes de choses tristes.