On eût; dit qu’elle relevait de maladie. Et pourtant, malgré cet état inquiétant, malgré un air visiblement découragé et comme détaché de tout, Pardaillan, qui la détaillait d’un coup d’œil prompt et sûr, remarqua qu’elle était restée aussi coquette, plus coquette que jamais, même. Elle était vêtue de ses plus beaux habits des plus grandes fêtes carillonnées.
On eût dit qu’elle s’était parée en vue de quelque visite importante, à ses yeux. Depuis les mignons et fins souliers de satin, les bas de soie brodés, bien tirés, en remontant à la basquine surchargée d’ornements et de broderies d’or fin, le tablier de soie, orné de riches dentelles, en passant par le corsage de soie claire qui moulait harmonieusement sa taille fine et souple, la casaque de velours garnie de galons, de tresses et de houpettes, jusqu’à la chevelure artistement ébouriffée, avec sa raie cavalièrement jetée de travers, et la tache pourpre de la fleur du grenadier piquée au-dessus de l’oreille, tout, dans cette élégante et riche toilette, trahissait le désir violent de plaire coûte que coûte.
Plaire à qui? et quelle visite attendait-elle donc? Voilà ce que se demanda Pardaillan. Et sans doute se fit-il une-réponse plausible, car il guigna du coin de l’œil, en souriant malicieusement, le Chico qui béait d’admiration.
En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux languissants, une bouffée de sang rosa ses joues si pâles, et, joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait à un gémissement, elle fit:
– Sainte Marie!… Monsieur le chevalier…
Et après ce petit cri d’oiseau blessé, elle chancela et serait tombée si, d’un bond, Pardaillan ne l’avait saisie dans ses bras. Et chose curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait crié: «Monsieur le chevalier!» et c’est sur le Chico que ses yeux s’étaient portés, c’est en regardant le Chico qu’elle s’était évanouie.
Pardaillan l’enleva comme une plume et, la posant délicatement sur un siège, il lui tapota doucement les mains en disant:
– Là, là, doucement, ma mignonne… Ouvrez ces jolis yeux.
Et au Chico pétrifié, plus pâle, certes, que la gracieuse créature évanouie:
– Ce n’est rien, vois-tu. C’est la joie.
Et avec un redoublement de malice:
– Elle ne s’attendait pas à me revoir aussi brusquement, après ma soudaine disparition. Je n’aurais jamais cru que cette petite eût tant d’affection pour moi…
L’évanouissement ne fut pas long. La petite Juana rouvrit presque aussitôt les yeux et, se dégageant doucement, confuse et rougissante, elle dit avec un délicieux sourire:
– Ce n’est rien… C’est la joie…
Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu’en disant ces mots, ses yeux étaient braqués sur le Chico, son sourire s’adressait à lui.
– C’est bien ce que je disais à l’instant même: c’est la joie, fit Pardaillan, de son air le plus naïf.
Et aussitôt il ajouta:
– Or ça, ma mignonne, puisque vous revoilà solide et vaillante, sachez que j’enrage de faim et de soif et de sommeil. Sachez que voici quinze jours que je n’ai ni mangé, ni bu, ni dormi.
– Quinze jours! s’écria Juana, terrifiée. Est-ce possible?
Le Chico crispa ses petits poings et, d’une voix sourde:
– Ils vous ont infligé le supplice de la faim? fit-il d’une voix qui tremblait. Oh! les misérables!…
Ni lui ni elle ne doutèrent un instant des paroles de Pardaillan. L’idée ne leur vint pas que ce pouvait être là une manière de parler.
Puisqu’il avait dit quinze jours, c’est que c’était quinze jours. Et s’il paraissait encore si robuste, si merveilleux de force et de vie, c’est que c’était le seigneur Pardaillan, c’est-à-dire un être exceptionnel, une manière de dieu, au-dessus des faiblesses humaines, puisque plus fort, plus audacieux, plus savant que le troupeau des humains.
Et Pardaillan qui comprit cela, doucement chatouillé par ce naïf et sincère hommage, les regarda un instant avec une douce pitié. Mais Pardaillan, qui était homme de sentiment, avait précisément horreur de manifester ses sentiments. Il s’écria donc, avec la brusquerie qu’il affectait en ces moments:
– Oui, mordieu! quinze jours! C’est vous dire, ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel je compte m’étendre aussitôt après. Car j’ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j’ai besoin de m’entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises par nulle oreille humaine – à part les vôtres, si petites et si roses – je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je sois sûr de ne pas être entendu.
– Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai moi-même, s’écria gaiement Juana, qui paraissait renaître à la vie.
Et, gamine qu’elle était, saisissant Pardaillan d’une main, le Chico de l’autre, elle les entraîna en riant, d’un rire un peu trop nerveux peut-être, mais incontestablement heureuse de les revoir, heureuse de les avoir à elle, chez elle, rien que pour elle.
Lorsqu’elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui était personnel, elle voulut sortir pour donner ses ordres, mais Pardaillan l’arrêta et, avec une gravité comique:
– Petite Juana, dit-il – et sa voix avait des inflexions d’une douceur pénétrante – je vous ai dit que vous seriez une petite sœur pour moi. Si j’en juge d’après la joie que vous avez montrée en me voyant de retour sain et sauf, vous avez pour moi l’affection qu’on doit avoir pour un grand frère. N’est-ce donc pas l’usage ici, comme en France, que frère et sœur s’embrassent après une longue séparation?
– Oh! de grand cœur! fit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.
Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi, avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le désignant à Juana:
– Et celui-ci? fit-il. N’est-il pas… un peu plus qu’un frère pour vous? Ne l’embrassez-vous pas aussi?
Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d’embrasser le Chico, rougit jusqu’aux oreilles. Elle demeura muette et immobile baissant les yeux et tortillant le coin de son tablier d’un air embarrassé.
Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cet embarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing sur la table à laquelle il s’appuyait, ses jambes se dérobant sous lui, et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.
Et Pardaillan qui ne les quittait pas du regard, tortillant sa moustache d’un doigt machinal, murmurait à part lui:
– Sont-ils assez gentils!… Sont-ils assez délicieusement bêtes!…
Et avec un léger haussement d’épaules:
– Pauvres petits!… Heureusement que je suis là, sans quoi ils n’en sortiront jamais.
Une chose dont Pardaillan ne se rendait pas compte, par exemple, c’est qu’il était lui-même tout bonnement admirable.
En effet, il fallait être Pardaillan, il fallait avoir son inépuisable bonté de cœur pour s’oublier soi-même, comme il le faisait, et ne songer qu’au bonheur de deux enfants qui s’adoraient sans oser se le dire, alors que lui-même aurait eu si grand besoin de soins, de repos et de fortifiants.
Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baissés, l’air embarrassée, tortillant de plus en plus nerveusement le coin de son tablier; comme le Chico, de son côté, plus embarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n’osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda:
– Mordieu! qu’attendez-vous, avec vos airs effarouchés? Ce baiser vous serait-il si pénible?
Et poussant le Chico par les épaules:
– Va donc! niais, puisque tu en meurs d’envie… et elle pareillement.