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Votre serviteur dévoué,

Makar DIÉVOUCHKINE.

* * * * *

27 juillet.

Cher Monsieur Makar Alexéievitch!

Les derniers événements, ainsi que vos lettres, m'ont effrayée, m'ont stupéfaite et consternée, mais j'ai fini par tout comprendre en apprenant ce que Fédora m'a rapporté. Pourquoi donc avez-vous désespéré à ce point, pourquoi vous êtes-vous jeté soudain dans l'abîme où vous vous débattez maintenant, dites-le moi, Makar Alexéievitch! Vos explications ne m'ont nullement satisfaite. N'avais-je pas eu raison, reconnaissez-le, d'insister pour accepter l'emploi avantageux qu'on m'offrait? En outre, ma dernière aventure commence à m'inquiéter pour de bon. L'amour que vous me portiez, me dites-vous, vous obligeait à vous cacher de moi. Je n'avais pas été sans songer, certes, que je vous devais beaucoup au temps encore où vous m'assuriez ne dépenser pour moi que quelques économies, mises en réserve en banque à toute éventualité. Mais je sais aujourd'hui que vous ne disposiez d'aucune réserve, qu'ayant été informé, par hasard, de ma misère, vous vous en êtes ému et avez décidé de m'aider en dépensant l'argent de votre traitement que vous vous étiez fait verser d'avance pour plusieurs mois. Je sais que vous êtes allé ensuite jusqu'à vendre votre habit lorsque je suis tombée malade, et la découverte de la vérité m'a mise dans une situation si pénible, que je me demande maintenant comment je puis accepter tout cela et ce qu'il convient d'en penser. Oh! Makar Alexéievitch, pourquoi ne vous en êtes-vous pas tenu à vos premiers bienfaits, inspirés uniquement par la compassion et les sentiments de parenté, au lieu de dépenser l'argent pour des choses inutiles, ainsi que vous l'avez fait par la suite! Vous avez trahi notre amitié, Makar Alexéievitch, en n'étant pas franc envers moi. Aujourd'hui où je constate que vos derniers kopecks ont passé en achats de toilettes pour moi, en bonbons, en promenades, en billets de théâtre et en cadeaux de livres, j'expie chèrement ces plaisirs par le remords que je ressens de mon impardonnable légèreté (car j'acceptais de vous tout cela, sans m’inquiéter de votre situation à vous). Tout ce que vous avez entrepris dans l'intention de me procurer de la joie se mue maintenant en douleur pour moi, et il n'en reste que des regrets stériles. J'avais remarqué votre mélancolie depuis un certain temps, et bien que je me fusse attendue anxieusement à quelque événement pénible, ce qui est arrivé ne me serait jamais venu à l'esprit. Comment! vous, Makar Alexéievitch, vous avez pu vous abandonner un tel désespoir? Que penseront de vous désormais, que diront de vous demain tous ceux qui vous connaissent? Vous, que tout le monde et moi-même respectaient pour votre bonté de cœur, votre modestie et votre sagesse, vous avez chu brusquement dans ce vice exécrable qu'on ne vous connaissait point jusqu'ici, à ce que je crois. Dans quel état j'ai été plongée en apprenant, de la bouche de Fédora, qu'on vous a ramassé ivre dans la rue et que la police vous a ramené à votre domicile! J'en fus frappée de stupeur, j'en demeurai stupide au premier instant, bien que je m'attendisse à quelque chose d'exceptionnel, car vous aviez disparu de chez vous depuis quatre jours. Avez-vous réfléchi, Makar Alexéievitch, à ce que diront vos chefs lorsqu'ils apprendront la cause vraie de votre absence? Vous me dites que tout le monde se moque de vous maintenant, que tous vos voisins sont au courant désormais de notre amitié et qu'ils ne m'oublient pas, moi non plus, dans leurs plaisanteries. Ne vous faites point de souci à ce sujet, Makar Alexéievitch, et calmez-vous, au nom du ciel! Je suis très inquiète, également, à cause de cet incident que vous avez eu avec les officiers, car j'en ai eu vent vaguement. Expliquez-moi, je vous prie, ce que tout cela signifie. Vous m'écrivez que vous n'osiez pas vous ouvrir à moi, que vous redoutiez de perdre mon amitié par vos aveux, que vous étiez au désespoir de ne pas savoir comment m'aider pendant ma maladie et que vous avez vendu tout ce que vous possédiez pour m'éviter d'aller à l'hôpital. Vous me dites que vous avez emprunté de tous les côtés et que vous avez journellement des discussions avec votre logeuse. Mais en me cachant la vérité, vous avez choisi la pire des solutions! De toute façon, je sais tout maintenant. Vous ne vouliez pas m'obliger à reconnaître que j'étais cause de votre malheureuse situation présente, mais vous m'avez fait deux fois plus de chagrin encore par votre conduite actuelle! Tout cela me bouleverse, Makar Alexéievitch. Oh! mon ami, le malheur est une maladie contagieuse. Les malheureux et les pauvres devraient s'éviter les uns les autres, ils devraient fuir tout contact entre eux afin de ne pas accroître leurs maux en se contaminant mutuellement! Je vous ai amené des épreuves que vous n'aviez jamais connues auparavant, dans votre existence modeste et solitaire. Cela me torture et me tue de le constater aujourd'hui.

Écrivez-moi franchement toute la vérité, dites-moi ce qui vous est arrivé et comment vous avez pu vous décider à un tel acte. Rassurez-moi, si vous le pouvez. Ce n'est point l'amour-propre ou l'égoïsme qui m'incitent à vous parler, en cet instant, de ma tranquillité, mais j'y suis amenée par mon amitié pour vous, par l'affection que je vous ai vouée et que rien ne pourra jamais effacer de mon cœur. Adieu. J'attends votre réponse. Vous m'avez mal jugée, Makar Alexéievitch.

Votre affectueusement dévouée,

Varvara DOBROSIOLOVA.

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28 juillet.

Mon inestimable Varvara Alexéievna!

Soit, du moment que tout est fini maintenant, et que les choses redeviennent peu à peu à leur état précédent, je vous dirai, ma petite mère, je vous dirai ceci: Vous vous inquiétez de ce que l'on pourra penser à mon sujet, à quoi je m'empresse de vous déclarer, Varvara Alexéievna, que ma réputation m'est plus chère que tout au monde. Aussi crois-je devoir, en portant à votre connaissance mes malheurs ainsi que tous ces désordres, vous informer en même temps que personne, parmi mes chefs, n'est au courant de ce qui s'est passé et ne l'apprendra jamais, en sorte qu'ils continueront à me témoigner la même estime qu'auparavant. Il n'y a qu'un point qui me tourmente: je redoute les cancans. Chez nous, à la maison, notre logeuse crie continuellement. Il est vrai que maintenant, depuis que je lui ai payé une partie de ma dette grâce à vos dix roubles, elle se borne à grogner, et rien de plus. Pour ce qui est des locataires, il n'y a rien de particulier à en dire. Ils se conduisent convenablement. Il faut seulement éviter de leur emprunter de l'argent, et ils sont alors très convenables, eux aussi. En conclusion de ces explications, je désire que vous sachiez, ma petite mère, que votre estime est ce que je possède de plus précieux au monde, et c'est ce qui me console à cette heure dans les désordres passagers de ma vie. Dieu merci, le plus terrible est surmonté, le premier coup et les premières convulsions de ce drame ont passé, et vous avez pu les supporter sans me condamner comme un ami traître à notre amitié, ni comme un égoïste, parce que je m'efforçais de vous conserver auprès de moi et vous trompais, n'ayant pas la force de me séparer de vous, de vous que j'aime, et en qui je vois mon petit ange! Je me suis remis au travail avec zèle et j'accomplis ma tâche quotidienne de façon consciencieuse. Eustache Ivanovitch n'a même pas dit un mot, lorsque j'ai passé hier devant lui. Je ne vous cacherai pas, ma petite mère, que mes dettes me tourmentent et me tuent, et aussi le mauvais état de ma garde-robe, mais tout cela n'est rien, je le répète, et je vous supplie, sur ce point également, de ne pas désespérer, ma petite mère. Vous m'avez envoyé un demi-rouble encore. Varinka, ce demi-rouble m'a transpercé le cœur! Voilà donc où nous en sommes aujourd'hui, voilà ce qu'il en est advenu! C'est-à-dire que ce n'est plus moi, vieil imbécile que je suis, qui vous viens en aide, mon doux ange, mais c'est vous, ma pauvre petite orpheline, qui venez à mon secours! Il faut savoir gré à Fédora d'avoir pu se procurer de l'argent. Pour l'instant, je n'ai aucune espérance de ce côté-ci, ma petite mère, je ne toucherai rien, et si quelque perspective favorable devait surgir, je ne manquerai pas de vous le faire savoir en détail. Mais ce sont les cancans, les odieux cancans qui me tourmentent par-dessus tout. Adieu, mon angelet. J'embrasse votre main mignonne et je vous supplie de vous rétablir. Je ne vous écris pas longuement en ce moment parce que je dois me rendre au travail, car je tiens à faire preuve de zèle et de dévouement pour effacer ma faute et faire oublier mon absence au service. Je renvoie à ce soir la suite de mes explications au sujet de tous ces événements, ainsi que de l'incident avec les officiers.