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S’il faut que l’auteur apparaisse un instant derrière sa création, je dirai simplement que j’ai personnellement éprouvé ces phénomènes. Il suffit de se référer à ma biographie sur Internet par exemple pour savoir que j’ai connu plusieurs divorces et autant de mariages avec la même personne. L’avouer ainsi, c’est faire en général beaucoup rire.

Si le couple, quel qu’il soit, garde toujours pour ceux qui l’observent de l’extérieur sa part de mystère, le couple à mariages multiples constitue une énigme encore plus grande. Il est donc commode pour tout le monde de le réduire à son aspect risible. Les observateurs éludent ainsi les questions troublantes que de tels parcours suscitent en eux. Quant aux protagonistes de ces unions en pointillé, ils se dispensent, en acceptant l’autodérision, de faire l’aveu de leurs raisons profondes, de leurs souffrances intimes et de leurs bonheurs retrouvés.

Je n’aurais pas eu le courage de briser cette convention en racontant directement ma propre histoire. L’aveu, chez moi, prend toujours le masque de la fiction. En projetant sur des personnages des passions que j’ai éprouvées moi-même, je me délivre de toute inhibition, j’écarte la pudeur et accède à la liberté du créateur. Edgar et Ludmilla me permettent de préserver non seulement mon intimité mais celle de l’autre. Mais ils font bien plus : ils apportent au récit leur couleur singulière et leur force propre.

Raconter leur histoire, c’est d’abord la faire comprendre et accepter. En se bornant à compter abruptement les séparations et les unions, on reste à la surface des choses et le résultat serait une pantomime. Tandis qu’en reconstruisant étape par étape la vie de ce couple on peut donner à voir à quel point ses déchirements et ses retrouvailles s’inscrivent dans une logique, je dirais presque une nécessité.

Ce qui pourrait paraître saugrenu dans un résumé hâtif devient ainsi compréhensible et même désirable. La mécanique du destin génère de façon irrésistible ces moments tragiques ou heureux. Sur le temps long, le couple apparaît comme le produit sans cesse changeant d’influences multiples, de prises de conscience et d’incapacité à communiquer, de chutes et de relèvements, de transformations intérieures et de contraintes sociales. C’est la vie tout entière, en somme, qui est livrée au lecteur, à travers non pas un seul individu (comme il est d’usage en ces temps de « particules élémentaires ») mais deux.

À cela s’est ajouté pour moi le bonheur d’évoquer en suivant ce couple l’histoire pleine de poésie et de tumulte de cette seconde moitié du XXe siècle. Ce n’est pas sans nostalgie que j’ai refait avec Ludmilla et Edgar le parcours qui mène des ruines de l’après-guerre à notre monde contemporain, à travers les Trente Glorieuses et les crises qui ont suivi.

Ce fut une période d’une exceptionnelle richesse au cours de laquelle on a vu naître un monde nouveau. Des personnalités d’exception ont traversé ces années et y ont laissé leur légende. De la Callas à Bernard Tapie, on retrouvera dans la vie sublimée d’Edgar et de Ludmilla l’écho plus ou moins assourdi de ces phénomènes. Aucune de ces références ne constitue à elle seule un modèle : Ludmilla comme Edgar sont uniques et, s’ils évoquent d’illustres contemporains, c’est sans en être pour autant les doubles.

L’essentiel, de toute façon, n’est pas là. Ce récit est d’abord un conte.

Je l’ai écrit avec un seul espoir : faire aimer ces êtres comme ils se sont aimés eux-mêmes et surtout les comprendre. Ce qui fait leur prix à mes yeux, c’est d’avoir dépassé la vision binaire du couple : soit fusionnel, soit déchiré. Et de s’être délivrés de la solution trop souvent choisie pour résoudre cette contradiction : le renoncement.

Il a été tiré de l’édition originale de cet ouvrage

soixante-dix exemplaires sur vélin rivoli

des papeteries Arjowiggins numérotés de 1 à 70.

© Éditions Gallimard, 2019.

Éditions Gallimard

5 rue Gaston-Gallimard

75328 Paris

http://www.gallimard.fr

DU MÊME AUTEUR

Romans et nouvelles

L’ABYSSIN, Gallimard, 1997 (« Folio » no 3137). Prix Méditerranée et Goncourt du Premier roman.

L’ABYSSIN. Lu par Claude Giraud, Jean-Yves Berteloot et 10 comédiens (« Écoutez Lire »).

SAUVER ISPAHAN, Gallimard, 1998 (« Folio » no 3394).

LES CAUSES PERDUES, Gallimard, 1999 (« Folio » no 3492 sous le titre ASMARA ET LES CAUSES PERDUES). Prix Interallié.

ROUGE BRÉSIL, Gallimard, 2001 (« Folio » no 3906). Prix Goncourt.

GLOBALIA, Gallimard, 2004 (« Folio » no 4230).

LA SALAMANDRE, Gallimard, 2005 (« Folio » no 4379).

UN LÉOPARD SUR LE GARROT. Chroniques d’un médecin nomade, Gallimard, 2008 (« Folio » no 4905).

LE PARFUM D’ADAM, Flammarion, 2007 (« Folio » no 4736).

KATIBA, Flammarion, 2010.

SEPT HISTOIRES QUI REVIENNENT DE LOIN, Gallimard, 2011 (« Folio » no 5449).

LE GRAND CŒUR, Gallimard, 2012 (« Folio » no 5696).

LE GRAND CŒUR. Lu par Thierry Hancisse (« Écoutez Lire »).

IMMORTELLE RANDONNÉE. Compostelle malgré moi, Éditions Guérin, 2013 (« Folio » no 5833). Prix Pierre Loti.

IMMORTELLE RANDONNÉE. Compostelle malgré moi. Photographies de Marc Vachon, Gallimard, 2013. Prix Pierre Loti.

LE COLLIER ROUGE, Gallimard, 2014 (« Folio » no 5918). Prix Littré. Prix Maurice Genevoix.

LE COLLIER ROUGE, Lu par l’auteur (« Écoutez Lire »).

CHECK POINT, Gallimard, 2015 (« Folio » no 6195).

CHECK POINT. Lu par Thierry Hancisse (« Écoutez Lire »).

LES ENQUÊTES DE PROVIDENCE. Contient Le parfum d’Adam et Katiba (« Folio » no 6019, série XL).

LE TOUR DU MONDE DU ROI ZIBELINE, Gallimard, 2017 (« Folio » no 6526).

LE TOUR DU MONDE DU ROI ZIBELINE. Lu par Caroline Breton, Pierre-François Garel et Mathurin Voltz (« Écoutez Lire »).

LE SUSPENDU DE CONAKRY, Flammarion, 2018.

LE SUSPENDU DE CONAKRY. Lu par Vincent de Bouärd (« Écoutez Lire »).

Essais

L’AVENTURE HUMANITAIRE, Gallimard, 1994 (« Découvertes » no 226).

LE PIÈGE HUMANITAIRE. Quand l’aide humanitaire remplace la guerre, J.-Cl. Lattès, 1986 ; « Poche Pluriel », 1992.

L’EMPIRE ET LES NOUVEAUX BARBARES, J.-Cl. Lattès, 1991 ; « Poche Pluriel », 1993.