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— Tu es devenu dingue ? demanda Metaxas.

— Le passé a été altéré. Je ne sais pas comment cela s’est produit, mais il y a eu un changement dans mon propre arbre généalogique, et Pulchérie n’est plus mon ancêtre. Et Dieu sait si j’existe encore ! Si je ne suis pas le descendant de Pulchérie et de Léon Ducas, alors de qui suis-je le descendant ? Et…

— Quand as-tu découvert tout cela ?

— À l’instant. Je cherchais Pulchérie, et… bon sang, Metaxas, qu’est-ce que je vais faire ?

— Peut-être t’es-tu trompé ? dit-il calmement.

— Non. Non. Demande à tes propres serviteurs. Ils ne subissent pas le Déplacement Transitoire, eux. Demande-leur s’ils ont jamais entendu parler d’une Pulchérie Ducas. Demande-leur le nom de la femme de Léon Ducas. Ou va en ville vérifier toi-même. Il y a eu un changement dans le passé, tu ne comprends pas, et tout est différent, et… bon sang, Metaxas ! Bon sang !

Il me saisit les poignets et me demanda d’une voix très douce :

— Raconte-moi tout depuis le début, Jud.

Mais je n’en eus pas le temps. À ce moment, ce grand Noir de Sam se précipita dans la pièce en hurlant :

— Nous l’avons trouvé ! Bon sang, nous l’avons trouvé !

— Qui ? demanda Metaxas.

— Qui ? demandai-je en même temps.

— Qui ? répéta Sam. Qui croyez-vous ? Sauerabend ! Conrad F.X. Sauerabend lui-même !

— Vous l’avez trouvé ? dis-je, étourdi par le soulagement. Où ça ? Quand ? Comment ?

— Ici même, en 1105, dit Sam. Ce matin, je suis passé au marché avec Melamed, à tout hasard ; nous avons montré le portrait aux gens, et un vendeur de pieds de cochon l’a reconnu avec certitude. Sauerabend vit à Constantinople depuis cinq ou six ans et tient une taverne près du fleuve. Il a pris le nom d’Héraclès Photis…

— Non ! grondai-je. Non, espèce de salaud de Noir, non, non, non, non ! Ce n’est pas vrai !

Et je me lançai sur lui dans une fureur aveugle.

Je lui flanquai mes poings dans le ventre et l’envoyai valser contre le mur.

Il me regarda d’un air étrange, puis retint son souffle et s’avança vers moi. Il me souleva et me laissa tomber sur le sol. Puis me souleva et me laissa retomber. Me souleva une troisième fois, mais Metaxas lui dit de me reposer.

— C’est vrai que je suis un salaud de Noir, dit doucement Sam, mais tu n’avais pas vraiment besoin de le crier si fort.

— Que quelqu’un lui donne un peu de vin, dit Metaxas. Il est devenu dingue.

— Sam, je ne voulais pas t’injurier, dis-je en me ressaisissant, mais il est impossible que Conrad Sauerabend puisse vivre ici sous le nom d’Héraclès Photis.

— Pourquoi cela ?

— Parce que… parce que…

— Je l’ai vu moi-même, dit Sam. J’ai pris du vin dans sa taverne il y a à peine cinq heures. Il est grand et gros, le visage rougeaud, et très prétentieux. Il a une jolie petite femme byzantine qui a peut-être seize ou dix-sept ans et qui sert les clients dans l’auberge en agitant ses nichons devant eux, et je parie qu’elle se prostitue dans les chambres du dessus…

— D’accord, dis-je d’une voix mourante. Tu as gagné. La femme s’appelle Pulchérie.

Metaxas parut s’étrangler.

— Je ne lui ai pas demandé son nom, dit Sam.

— Elle a dix-sept ans et vient de la famille Botaniates, continuai-je. C’est une des plus importantes familles byzantines, et Bouddha seul sait pourquoi elle est mariée à Héraclès Photis/Conrad Sauerabend. Le passé a été changé, Sam, parce qu’il y a encore quelques semaines, d’après ma base temporelle, elle était l’épouse de Léon Ducas et vivait dans un palais qui se situe près du palais impérial, et il se trouve que nous avons eu des relations amoureuses, et avant cette altération du passé, elle et Léon Ducas étaient mes arrière-arrière-multi-arrière-grands-parents. C’est une sacrée saleté de coïncidence, et je n’y comprends rien, sauf que je suis certainement devenu une non-personne et qu’il n’existe pas de Pulchérie Ducas. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais aller m’ouvrir la gorge dans un coin tranquille.

— En réalité, tout cela n’arrive pas, dit Sam. Ce n’est qu’un mauvais rêve.

57.

Mais ce n’en était pas un, bien sûr. C’était aussi réel que tout autre événement, dans ce cosmos fluide et changeant.

Nous avons bu tous les trois beaucoup de vin, et Sam me donna quelques détails supplémentaires. Il me dit qu’il avait demandé aux voisins des renseignements sur Sauerabend/Photis, et qu’on lui avait répondu que celui-ci était arrivé mystérieusement d’une autre région du pays, vers 1099. Que les habitués de sa taverne ne l’aimaient pas, mais venaient seulement pour admirer sa jolie femme. Et beaucoup pensaient qu’il se livrait à un quelconque trafic illicite.

— Il s’est excusé, déclara Sam, et nous a dit qu’il devait traverser pour faire des courses à Galata. Mais Kolettis l’a suivi et s’est aperçu qu’il n’allait pas du tout à un marché. Il est entré dans une sorte d’entrepôt, sur la rive de Galata, et a disparu. Kolettis est entré derrière lui, mais n’a pas pu le trouver. Il avait dû faire un saut temporel, d’après Kolettis. Puis ce Photis a réapparu environ une demi-heure plus tard et a pris le bac pour rentrer à Constantinople.

— C’est un crime temporel, dit Metaxas. Il fait de la contrebande.

— C’est aussi ce que je pense, dit Sam. Il prend le XIIe siècle comme base, sous le faux nom d’Héraclès Photis, et il va revendre des objets, des pièces d’or ou des choses de ce genre dans le temps actuel.

— Mais comment a-t-il rencontré la fille ? demanda Metaxas.

— Ce n’est pas encore très clair, dit Sam en haussant les épaules. Mais maintenant que nous l’avons découvert, nous pouvons suivre sa trace le long de la ligne et retrouver son point d’arrivée. Et savoir exactement ce qu’il a fait.

— Comment allons-nous restaurer la suite normale des événements ? grognai-je.

— Nous devons localiser l’instant précis où il a sauté quand il a filé de ton groupe. Alors, nous nous placerons là et l’attraperons dès qu’il se matérialisera, nous lui enlèverons son chrono et le ramènerons en 1204. Ainsi, nous le retirerons du fleuve temporel à l’endroit même où il y a plongé, et nous lui ferons réintégrer le groupe de 1204, où se trouve sa place.

— Il n’y aurait aucun problème, si je t’écoutais, dis-je. Mais ce n’est pas si simple. Que deviennent tous les changements qui ont altéré le passé ? Ses cinq ans de mariage avec Pulchérie Botaniates…

— Des non-événements, répondit Sam. Dès que nous ramènerons Sauerabend depuis 1099 ou je ne sais quand jusqu’en 1204, son mariage avec cette Pulchérie sera aussitôt annulé, d’accord ? Le fleuve temporel retrouvera sa forme originale, et elle épousera celui qu’elle était censée épouser…

— Léon Ducas, dis-je. Mon ancêtre.

— Léon Ducas, oui, continua Sam. Et à Byzance, pour tout le monde, cet épisode avec Héraclès Photis ne sera jamais arrivé. Nous seuls serons au courant, parce que nous subissons le Déplacement Transitoire.

— Et les objets que Sauerabend a vendus dans le temps actuel ? demandai-je.

— Ils n’y seront pas, répondit Sam. Ils n’auront jamais été vendus. Et les acheteurs ne se souviendront pas de les avoir reçus. Toute la trame du temps sera restaurée, et la Patrouille ne s’apercevra de rien, et…

— Tu oublies un petit détail, dis-je.

— Lequel ?

— Dans toute cette confusion, j’ai produit un deuxième Jud Elliott. Qu’est-ce qu’il va devenir ?