— Ma robe ! cria-t-elle furieusement, en excellent français cette fois. Tu as osé lui donner ma robe... et mes souliers, et mon beau châle d'Irlande !
— J'ai osé, en effet, répliqua la voix froide de Morvan sans même se donner la peine de hausser le ton. Et j'oserai bien davantage, Gwen, si tu continues à crier de la sorte. J'ai horreur que l'on crie...
A demi couché dans l'un des fauteuils, une jambe accrochée à un accoudoir, il jouait avec une cravache à pommeau d'or qui avait l'air toute neuve.
— Je crierai si cela me plaît ! riposta la fille. Cette robe est -à moi et je te défends de la donner.
— Elle était à moi avant d'être à toi puisque je t'ai nippée des pieds à la tête. Tu étais à peu près nue quand je t'ai ramassée près de la prison de Brest où tu attendais que l'on pende ton amant, un voleur comme toi... Tout ce que tu as sur le dos, c'est moi qui l'y ai mis, ma belle. Ceci, et ceci... et encore ceci !
Du bout de sa cravache, Morvan soulevait tour à tour la chaîne d'or qui entourait, le cou de la Bretonne, les dentelles de ses manches avec un dédain sous lequel Gwen frémissait de colère. D'un geste brutal, elle rabattit sa jupe que la cravache commençait à soulever, et cria :
— Tu ne m'as rien donné, Morvan ! Ce que j'ai, je l'ai bien gagné. Ce sont mes parts de prise... et le prix des nuits que je t'ai données. Quant à celle-là...
De nouveau, elle se tournait vers Marianne, peut-être pour lui reprendre ses vêtements, mais la jeune fille l'arrêta dans son élan en déclarant calmement :
— Croyez que je regrette, mademoiselle, de vous avoir emprunté, sans le savoir d'ailleurs, vos habits, mais considérez qu'il eût été regrettable pour moi de me présenter devant Monsieur (et d'un impertinent mouvement du menton elle désignait le naufrageur) uniquement vêtue d'une couverture. J'ajoute que, si vous voulez m'en trouver d'autres, je vous les rendrai volontiers.
Ce petit discours paisible fit sur Gwen l'effet d'une douche. La colère quitta son regard pour faire place à la surprise. Elle examina Marianne avec des yeux nouveaux, garda le silence un instant, puis finit par déclarer de mauvaise grâce :
— C'est bon ! Gardez-les un moment puisque vous n'en avez point d'autres ! (Mais, aussitôt, elle ajouta, pratique :) Tâchez de ne point me les abîmer.
— Je ferai de mon mieux, sourit Marianne que le langage de Gwen avait renseignée.
Cette fille devait être une paysanne sans doute dévoyée par la misère, puisqu'elle avait eu un voleur pour amant et, chose étrange, elle se sentait pour elle une vague sympathie. Depuis quelque temps, elle avait appris, elle aussi, ce qu'étaient la peur, la souffrance et la misère physique. Sur les quais de Plymouth, elle aurait été capable de n'importe quoi pour sauver sa vie et pour échapper à Jason Beaufort. Et puis, Morvan, décidément, lui déplaisait par trop. Cette Gwen avait une manière de lui parler qui, par simple solidarité féminine, mettait Marianne dans son camp. Peut-être, d'ailleurs, le naufrageur en eut-il conscience car, se redressant dans son siège, il désigna la porte à sa compagne.
— Va-t'en, maintenant ! J'ai à parler sérieusement avec cette jeune fille. Je te verrai plus tard.
Gwen obéit sans se presser. Roulant des hanches sous son châle chinois, elle se dirigea vers la porte, mais, en passant près de Marianne, elle eut un clin d'œil lourd de sous-entendus.
— Sérieusement ? Elle est trop bien roulée pour ça ? Je te connais, Morvan. Quand une belle fille passe à ta portée, tu ne sais pas garder tes mains dans tes poches. Seulement, fais attention : si tu lui donnes ma place après lui avoir prêté mes vêtements ;- il vaudra mieux que tu prennes garde à ta santé... et à la sienne ! Amusez-vous bien !
Elle fit une grimace à l'adresse de Marianne qui sentait fondre rapidement la « vague sympathie » que lui avait inspirée la Bretonne, et sortit d'un air de reine offensée. Mais du moins cet intermède avait-il permis à Marianne de retrouver son aplomb et c'est sans la moindre crainte qu'elle considéra le chef des naufrageurs. Après tout, ce n'était qu'un homme et, justement, Marianne avait décidé que les hommes ne lui en imposeraient plus. Le baiser que lui avait donné Jason Beaufort, comme l'indécente proposition qu'il lui avait faite, par la suite, les dernières paroles de Francis Cranmere avant de mourir, comme les regards et les gestes de Jean Le Dru lui avaient fait prendre brusquement conscience de son charme de femme et des pouvoirs qu'il lui conférait. Jusqu'à la fille qui venait de sortir, jusqu'à cette Gwen qui, à sa manière vulgaire, lui avait décerné, un brevet de beauté. Elle avait dit que Marianne était « trop bien roulée ». La jeune fille ne saisissait pas bien le sens de cette phrase bizarre, mais devinait vaguement que c'était un compliment.
Comme Morvan restait étalé dans son fauteuil, tiraillant ses bizarres petites nattes, et ne lui offrait pas de s'asseoir, elle tira un siège, s'installa et déclara en croisant sagement ses mains sur son tablier de soie.
— Puisque nous devons parler sérieusement, parlons sérieusement. Mais de quoi ?
— De vous, de moi, de nos affaires enfin... Je pense que vous devez avoir une communication pour moi ?
— Une communication pour vous ? Et de qui ? Est-ce que vous oubliez que c'est la mer qui m'a jetée ici, ici où je ne venais pas ? N'imaginant pas que je pourrais avoir l'honneur de vous rencontrer, je ne vois pas bien qui aurait pu me donner pour vous la moindre commission.
Pour toute réponse, Morvan sortit de sa poche le médaillon d'émail bleu et le fit danser au bout de ses doigts.
— La personne qui vous a donné ceci ne peut vous avoir envoyée ici dans le seul but de visiter la Bretagne en hiver.
— Qui vous dit qu'elle m'a envoyée et que j'allais en Bretagne ? On débarque où l'on peut par les nuits de tempête ! Ceci est un souvenir que je dois au sacrifice de mes parents. Vous seriez d'ailleurs bien aimable de me le rendre... ainsi que les perles de ma mère. Elles n'ont rien à faire dans vos poches !
— Nous en parlerons plus tard ! coupa Morvan avec un sourire qui rendit son masque encore plus sinistre. Ce que je veux, pour le moment, c'est que vous me répondiez. Pour quelle raison avez-vous entrepris, au pire moment de l'année, cette dangereuse traversée ? Une fille de votre nom et de votre allure ne s'engage dans semblable route que si elle est au moins l'une des amazones du Roi... et si elle a une mission !
Marianne réfléchissait rapidement à mesure que Morvan parlait. Elle comprenait bien que le mystère pressenti en elle était sa meilleure sauvegarde. Raconter à Morvan les événements qui avaient détruit-son univers et ses illusions serait la dernière des sottises. Tant qu'il la croirait du même bord que lui, Morvan la ménagerait. Cette idée de mission était bonne à saisir. Malheureusement, Marianne n'avait jamais approché la famille royale exilée et, parmi les émigrés, elle n'avait guère rencontré que Mgr de Talleyrand-Périgord et, à son grand regret, le duc d'Avaray. Bien sûr, il y avait aussi son parrain, mais il n'avait jamais été prouvé que l'abbé de Chazay voyageât pour le service du Roi légitime. Celui de Dieu devait lui suffire amplement.
Par les trous du masque, les yeux froids de Morvan dévisageaient la jeune fille. Elle ne s'était pas rendu compte que le silence s'était installé entre eux pendant qu'elle réfléchissait. Le naufrageur insista :
— Alors, cette mission ?
— En admettant que j'en aie une... et il se peut, en effet, que ce soit le cas, elle ne vous concerne pas. Je ne vois donc aucune raison de vous en faire part. De plus, ajouta-t-elle avec une note d'insolence dans la voix, si l'on m'avait chargée d'un quelconque message pour vous, je ne pourrais même pas vous le donner : je ne sais pas qui vous êtes.
— Je vous l'ai dit : on m'appelle Morvan ! fit l'autre d'une voix rogue.