— Et alors ? rétorqua Nadia. Nous pouvons en changer chaque mot si nous voulons, mais du moins aurions-nous une base de discussion.
Cette idée plaisait à la plupart des anciens groupes clandestins, dont beaucoup étaient à Dorsa Brevia en M-39. Le document résultant était encore ce que l’underground avait fait de mieux pour rendre officielles ses intentions alors qu’il était exclu du pouvoir, il n’était donc pas stupide de partir de là ; ça créait un précédent, une continuité historique.
Mais quand ils relurent la vieille déclaration, elle leur parut terriblement radicale. Pas de propriété privée ? Aucune appropriation de la valeur ajoutée ? Avaient-ils vraiment dit ça ? Comment les choses étaient-elles censées marcher ? Les gens se penchèrent sur les phrases sèches, sans compromis, en secouant la tête. Le document ne s’embarrassait pas d’explications sur les moyens d’y arriver, il se contentait d’énoncer des ambitions. « La vieille histoire des Tables de la Loi », comme disait Art. Mais à présent la révolution l’avait emporté et le moment était venu d’agir dans le monde réel. Pouvaient-ils vraiment s’en tenir à des principes aussi radicaux ? Difficile à dire.
— Nous pouvons toujours en discuter, décréta Nadia.
Et le texte du document de Dorsa Brevia se retrouva sur tous les écrans, à côté des compilations de Constitutions, dont les têtes de chapitre suggéraient à elles seules l’ampleur des problèmes dont ils allaient devoir débattre : « Structure du Gouvernement, Exécutif », « Structure du Gouvernement, Législatif », « Structure du Gouvernement, Judiciaire », « Droits des Citoyens », « Armée et Police », « Fiscalité », « Procédures électorales », « Lois sur la Propriété », « Systèmes économiques », « Lois sur l’Environnement », « Procédures d’Amendement », et ainsi de suite, sur des pages et des pages. Ces rubriques étaient affichées sur tous les écrans, revues, corrigées, formatées, débattues sans fin.
— La compile des compiles, fredonna Art, un soir, en regardant par-dessus l’épaule de Nadia un schéma opérationnel particulièrement rébarbatif, qui paraissait sorti d’une des combinatoires alchimiques de Michel.
Et Nadia éclata de rire.
4
Des commissions se répartirent le travail de réflexion sur les différents éléments du gouvernement détaillés dans la nouvelle compilation de Constitutions en blanc que tout le monde appelait maintenant « la compile des compiles ». Partis politiques et groupes d’intérêt gravitaient autour des ateliers chargés des problèmes qui les concernaient le plus, les nombreuses délégations des villes sous tente se répartissant les places vides. À partir de là, ce n’était plus qu’une question de travail.
Pour le moment, le groupe technique du cratère de Da Vinci avait le contrôle de l’espace martien et empêchait toutes les navettes spatiales de se poser à Clarke ou de se placer en orbite martienne. Personne n’allait jusqu’à s’imaginer que cela suffisait à leur conférer une véritable liberté, mais cela leur procurait une certaine marge de manœuvre physique et mentale. C’était le cadeau de la révolution. Ils étaient aussi motivés par le souvenir de la bataille de Sheffield. La peur de la guerre civile était encore présente en chacun d’eux. Ann était en exil avec le Kakaze, et tous les jours des sabotages avaient lieu dans l’outback. Il y avait aussi des tentes qui avaient déclaré leur autonomie, et quelques métanats faisaient encore de la résistance. L’ambiance était à l’effervescence et à la confusion presque générale. Ce bref instant de l’histoire était une bulle qui pouvait éclater à tout moment, et c’est ce qui se passerait s’ils n’agissaient pas en vitesse. Pour dire les choses simplement, le moment était venu d’agir.
C’était le seul point sur lequel tout le monde était d’accord, mais ce n’était pas rien. Un noyau dur de techniciens émergea peu à peu, des gens qui se reconnaissaient entre eux par leur volonté d’aboutir, leur désir de mettre un point final aux paragraphes plutôt que de discuter à en perdre haleine. Au milieu des débats, ces gens prenaient le travail à bras-le-corps, guidés par Nadia qui avait le chic pour les repérer et les aider dans la mesure du possible.
Pendant ce temps-là, Art allait d’un groupe à l’autre, selon son habitude. Il se levait tôt, s’occupait de l’intendance et faisait passer les informations concernant l’avancement du travail dans les autres salles. Il avait l’impression que ça ne se passait pas mal du tout. La plupart des comités mettaient un point d’honneur à remplir sérieusement les blancs de leur fragment de Constitution, écrivant et réécrivant les projets, les formalisant concept par concept, phrase par phrase. Ils étaient toujours heureux de voir Art, car sa présence était le signal d’une récréation. Un groupe de juristes lui colla des ailes de mousse aux talons et l’envoya porter un message au vitriol à un groupe de travail exécutif avec lequel ils étaient en bisbille. Amusé, Art garda ses ailes. Pourquoi pas ? Leur mission avait une sorte de majesté ridicule, ou de ridicule majestueux. Ils réécrivaient les règles, et lui volait de-ci, de-là, comme Hermès ou Puck, c’était très bien trouvé. Il volait donc jusque tard dans la nuit, et quand les réunions s’achevaient, il regagnait les bureaux de Praxis qu’il partageait avec Nadia. Ils mangeaient en commentant l’avancement des travaux, ils appelaient les voyageurs pour la Terre et parlaient avec Nirgal, Sax, Maya et Michel. Puis Nadia se remettait au travail sur ses écrans, et elle s’endormait généralement dans son fauteuil. Art retournait alors faire le tour de l’entrepôt, des bâtiments et des patrouilleurs massés autour. Comme le congrès se tenait dans une tente d’entrepôt, la fin des séances de travail ne donnait pas lieu aux mêmes festivités qu’à Dorsa Brevia, mais les délégués passaient souvent de longues soirées assis par terre dans leur chambre à boire et à discuter de ce qui s’était passé pendant la journée ou des récents soulèvements. La plupart des gens se rencontraient pour la première fois, et ils apprenaient à se connaître. Des relations se nouaient, des idylles, des amitiés, des rivalités. C’était un moment privilégié pour bavarder, se renseigner sur ce qu’avaient fait les autres. C’étaient les dessous du congrès, l’heure sociale, dispersée dans les chambres de béton. Art adorait ça. Puis le moment venait où il n’en pouvait plus, une vague de fatigue l’emportait. Il n’avait même pas le temps de se traîner vers leurs bureaux et le lit de camp voisin de celui de Nadia. Il se roulait en boule dans un coin et dormait, se réveillait raide et glacé pour se précipiter vers la douche de leur salle de bains, puis aux cuisines pour préparer le kava et le java du matin. Les journées passaient dans un tourbillon sans fin, et c’était merveilleux.
Sur bien des sujets, les gens se heurtaient à un problème d’échelle. Sans nations, sans entités politiques naturelles ou traditionnelles, qui gouvernait quoi ? Comment devaient-ils équilibrer le local et le global, le passé face à l’avenir, les nombreuses cultures ancestrales par rapport à la culture martienne unique ?
Sax, qui observait cette question récurrente depuis la fusée Mars-Terre, suggéra que les villes et les canyons sous tente deviennent les principales entités politiques : des États-cités, au fond, à l’exclusion de toute entité politique plus vaste, en dehors du gouvernement global, qui ne régulerait que les problèmes d’intérêt général. De la sorte, il y aurait du global et du local, mais pas d’États-nations entre les deux.
La réaction à cette proposition fut assez positive. D’abord, elle avait l’avantage de refléter la situation existante. Mikhail, le chef du parti bogdanoviste, remarqua que c’était une variante de l’antique communauté de communautés, et comme c’était une idée de Sax, on appela rapidement ça le projet du « labo des labos ». En attendant, le problème sous-jacent demeurait, comme le souligna bientôt Nadia. Sax n’avait fait que définir leur local et leur global spécifiques. Il fallait encore définir le pouvoir que l’éventuelle confédération globale devait avoir sur les éventuels États-cités semi-autonomes. Trop, et c’était le retour à un grand État centralisé, Mars en tant que nation, idée qui inspirait de l’horreur à bien des délégations.
— Mais trop peu, rétorqua emphatiquement Jackie dans l’atelier des droits humains, et des tentes pourraient décider d’autoriser l’esclavage, l’excision ou n’importe quel autre crime basé sur une expression ou une autre de la barbarie terrestre, tout ça au nom des « valeurs culturelles ». Et ce serait tout simplement inacceptable.
— Jackie a raison, fit Nadia, chose assez rare pour que chacun dresse l’oreille. Quand des gens prétendent que certains droits fondamentaux sont étrangers à leur culture, on peut présenter ça comme on veut, moi je dis que ça pue, que la revendication émane de fondamentalistes, de patriarches, de féministes ou de métanats. Ils n’auront pas gain de cause ici tant que j’aurai mon mot à dire.
Art remarqua qu’un certain nombre de délégués avaient froncé le sourcil en entendant cette déclaration, qui devait constituer, pour eux, une version du relativisme occidental séculier, voire de l’hyperaméricanisme de John Boone. Parmi les opposants aux métanats, nombre de gens se raccrochaient à des cultures plus anciennes et avaient souvent conservé des hiérarchies quasi intactes. Le haut du panier n’avait pas envie que ça change, non plus qu’un nombre étonnamment important de gens juchés sur les barreaux inférieurs de l’échelle.
Les jeunes indigènes martiens parurent sidérés que l’on se pose seulement la question. Pour eux, les droits fondamentaux étaient innés et irrévocables, et toute tentative de remise en cause n’était que l’une des innombrables cicatrices émotionnelles que les issei devaient au traumatisme provoqué par une éducation terrienne dysfonctionnelle. Ariadne, l’une des jeunes indigènes de premier plan, se leva pour dire que le groupe de Dorsa Brevia avait procédé à une étude exhaustive des documents terriens sur les droits de l’homme, et en avait établi la liste complète. Cette liste des droits individuels fondamentaux était ouverte à la polémique, mais pouvait aussi être adoptée telle quelle. Certains discutèrent d’un point ou d’un autre, mais il fut généralement admis qu’une sorte de déclaration globale des droits devait être mise sur le tapis. Aussi les valeurs martiennes établies en l’an M-52 étaient-elles sur le point d’être codifiées et de devenir un élément crucial de la Constitution.
La nature exacte de ces droits était encore sujette à controverse. Les soi-disant « droits politiques » étaient généralement considérés comme « allant de soi » : il y avait des choses que les citoyens étaient libres de faire, d’autres qui étaient interdites aux gouvernements. L’habeas corpus, la liberté de mouvement, de parole, d’association, de religion, l’interdiction des armes, tout cela fut approuvé par une grande majorité d’indigènes martiens, malgré certains issei originaires d’endroits comme Singapour, Cuba, l’Indonésie, la Thaïlande et la Chine, qui voyaient d’un mauvais œil l’importance accordée à la liberté individuelle. D’autres délégués émirent des réserves sur des droits d’une autre sorte, les droits dits « sociaux » ou « économiques », comme le droit au logement, aux soins, à l’éducation, à l’emploi, à une partie de la valeur générée par l’exploitation des ressources naturelles, etc. Beaucoup de délégués issei qui avaient une expérience concrète du gouvernement terrien étaient très réservés sur la question, et soulignèrent qu’il était dangereux de les expliciter dans la Constitution. On l’avait fait sur Terre, disaient-ils, et on avait constaté que ce genre d’engagement était impossible à tenir. La Constitution qui les garantirait passerait pour un instrument de propagande, on finirait par la prendre à la légère, à la considérer comme une plaisanterie.
— Et alors ? répliqua sèchement Mikhail. Quand on n’a pas les moyens de se loger, c’est d’avoir le droit de vote qui est une plaisanterie.
Les jeunes indigènes acquiescèrent, ainsi que nombre de moins jeunes. Les droits économiques et sociaux étaient maintenant sur le tapis aussi, et les discussions sur la façon de garantir ces droits dans la pratique se poursuivirent pendant de longues sessions.
— La politique, le social, fit Nadia, c’est la même chose. Faisons en sorte que tous les droits soient accessibles.