— Ils ont capté un aquifère et il y a des fontaines partout, avec des statues, des cascades, des canaux, des bassins, des piscines. Une espèce de petite Venise. Avec un taux de rétention thermique important, aussi.
La conversation se poursuivit dans le gymnase, dont l’équipement était spécialement conçu de façon à entretenir la musculature pour un milieu terrien.
Ils suivaient tous un programme rigoureux : au moins trois heures d’exercices par jour.
— Si on laisse tomber, on est coincés ici, non ? Et alors, qu’est-ce qu’on fera de nos économies ?
— Ça finira bien par devenir la monnaie officielle. Le dollar américain, ça vous suit partout.
— Tu prends le problème à l’envers, branleur.
— On en est la preuve vivante.
— Je croyais que le traité bloquait l’usage de la monnaie terrienne sur Mars ? s’étonna Frank.
— Le traité, c’est une belle connerie.
— Oui, il est mort. Comme Bessy, ma petite cochonne longue distance.
Ils observaient tous Frank, ils avaient vingt ans, trente ans, une génération avec laquelle il ne parlait guère. Il ignorait comment ils avaient grandi, comment ils avaient été façonnés, et ce en quoi ils croyaient. Leur accent familier et leurs visages étaient trompeurs, peut-être, et même certainement.
— Vous le pensez vraiment ?
Certains d’entre eux semblaient avoir vaguement conscience qu’il pouvait avoir un rapport direct avec le traité, ainsi qu’avec toutes les associations historiques. Mais son interlocuteur répondit sans hésiter :
— Écoutez, vieux, on est ici illégalement, selon le traité, grâce à un marché. Et ça se passe comme ça un peu partout. Le Brésil, la Géorgie, les États du Golfe… Tous les pays qui ont voté contre le traité laissent les transnats s’installer. C’est une véritable compétition de pavillons de complaisance ! Et l’AMONU est allongée sur le dos, les cuisses bien écartées, et elle en redemande. Les gens débarquent par milliers et presque tous sont au service des transnats. Ils ont leur visa et un contrat de cinq ans, y compris le programme de musculation pour garder la forme terrienne et des machins de ce genre…
— Des milliers ?
— Ça, oui ! Des dizaines de milliers, je dirais.
Et Frank prit conscience qu’il n’avait pas regardé la TV depuis… depuis très longtemps.
Un type qui soulevait un jeu complet de contrepoids intervint :
— Ça va péter bientôt – des tas de gens n’aiment pas ça – et pas seulement les anciens comme vous, mais aussi pas mal de nouveaux. Ils disparaissent par troupeaux entiers. Ils abandonnent des sites, des villes parfois. On tombe sur une mine dans Syrtis : elle est déserte. Tout ce qui pouvait être utile a disparu – tout a été nettoyé – les sas, les verrous, les réservoirs d’oxygène, les chiottes. Ça doit leur prendre des heures, mais ils raflent tout.
— Et pourquoi ?
— Parce qu’ils deviennent des indigènes ! lança un autre, attelé à une machine d’extension. Parce qu’ils sont passés dans le camp de votre camarade Arkady Bogdanov !
Allongé sur sa banquette d’exercice, il soutenait le regard de Frank. C’était un Noir, très grand, les épaules larges, le nez aquilin. Il continua :
— Ils rappliquent tous ici et la compagnie en fait un maximum. Bonne bouffe, gymnase et tout. Mais ça se résume à une seule chose : on vous dit ce qu’il faut faire et ne pas faire. Tout est programmé : l’heure du réveil, les repas, quand il faut aller chier… C’est comme si la Marine s’était payé le Club Med, vous comprenez ? Et alors, voilà votre copain Arkady qui nous tombe dessus pour nous dire : Hé, les garçons, vous êtes des vrais Américains et vous devriez être libres ici. Parce que Mars, c’est la nouvelle frontière. Et c’est ce que vous devez comprendre. On est un certain nombre à vivre ça comme l’Ouest, on n’est pas des logiciels de robots, on a nos propres règles et notre monde est ici ! Et voilà comment ça se passe !
Les rires emplirent la salle. Peu à peu le silence s’était installé. Franck venait de s’en apercevoir.
C’est ça, le truc ! Les gars débarquent, ils s’aperçoivent qu’on les a programmés, ils comprennent qu’ils ne peuvent pas garder la forme terrienne en respirant dans des masques à oxygène. Ils nous ont menti sur toute la ligne. La paye veut plus rien dire puisqu’on est du matériel, de la camelote, qu’on est cloués ici pour des années ! Des esclaves, mon vieux ! Des putains de merdes d’esclaves ! Il faut me croire : ça dégoûte les types. Ils sont prêts à la casse, c’est sûr. C’est ça qu’il faut que vous compreniez. Et c’est eux, les gars qui disparaissent. Avant que ça finisse, ça va faire un sacré nombre.
Frank le dévisagea.
— Et pourquoi vous n’avez pas fait comme eux ?
Avec un rire bref, l’autre se remit à ses exercices.
— À cause de la sécurité ! lança une voix.
L’homme des contrepoids n’était pas d’accord.
— La sécurité débloque – mais il faut… il faut bien aller quelque part. Et dès qu’Arkady se montre, c’est fini !
— Une fois, dit le Noir, j’ai vu une vidéo de lui. Il disait que les gens de couleur étaient plus adaptés à la vie sur Mars que les Blancs, qu’on s’en tirait mieux avec les UV.
— Ouais, c’est ça !
Ils riaient tous, à la fois sceptiques et amusés.
— D’accord, tout ça, c’est des conneries, mais pourquoi pas ? Disons qu’on est chez nous. C’est notre monde. Nova Africa. Et pas question qu’un boss nous fasse décarrer, cette fois.
Le Noir riait, comme ravi à l’idée d’avoir seulement lancé une absurdité. À moins que ce ne fût une vérité joyeuse, délicieuse, qui pouvait faire rire durant des heures.
Dans la nuit, très tard, Frank retourna à la caravane et reprit la route avec les bédouins. Mais rien n’était plus pareil. Il avait été ramené en arrière dans le temps et, désormais, les longues journées qu’il passait dans son prospecteur le lassaient. Il regardait à nouveau la TV et lançait des appels. Il n’avait pas démissionné de son poste à Washington. Slusinski, son assistant, l’avait remplacé à la tête de l’équipe et, de son côté, il s’était suffisamment couvert en expliquant qu’il était lancé dans la recherche, puis qu’il prenait un congé actif, parce qu’il était nécessaire que l’un des cent premiers visite toute la planète. Cela n’aurait pu se prolonger plus longtemps, mais lorsque Frank appela Washington en direct, le président se montra ravi. Puis à Burroughs, Slusinski, épuisé, et à vrai dire tout son staff se réjouirent de son retour prochain, ce qui surprit Frank. Quand il était parti, écœuré par le traité, déprimé par ses rapports avec Maya, on avait certes pensé qu’il était un patron totalement nul. Mais ils l’avaient couvert durant près de deux ans. Les gens étaient bizarres. C’était l’aura des cent premiers, sans doute. Comme si cela avait encore de l’importance.
Frank revint de son dernier tour de prospection et reprit sa place dans le patrouilleur de Zeyk pour l’heure du café. Il les écoutait bavarder, Zeyk, Al-Khan, Youssouf et tous les autres, tandis que Nazik et Aziza allaient et venaient. Tous ces gens l’avaient accepté, ils l’avaient compris, en un certain sens. Selon leur code, il avait fait ce qui était nécessaire. Il se détendait une fois encore dans le flot de la langue arabe et de ses ambiguïtés fascinantes : rivière, forêt, lis, jasmin… autant de termes qui pouvaient s’appliquer à un manipulateur waldo, une canalisation, des pièces de robot. Ou bien, très précisément, à une rivière, une forêt, le lis et le jasmin. Une langue merveilleuse. Celle de ce peuple qui l’avait accepté, auprès duquel il s’était reposé. Et qu’il devait maintenant quitter.