Выбрать главу

4

À Underhill, si l’on passait six mois de l’année, on avait droit à une chambre personnelle en permanence. Toutes les villes de la planète adoptaient le même système, parce que la plupart des gens se déplaçaient si souvent que nul ne se sentait vraiment chez soi où que ce fût, et l’arrangement semblait compenser cet effet. Une chose était certaine : les cent premiers, qui étaient au nombre des grands nomades de Mars, avaient commencé à passer plus de temps à Underhill qu’au début du séjour, des années auparavant. Et, pour la plupart, c’était un vrai bonheur. Ils étaient toujours là au nombre de vingt ou trente, à n’importe quelle période. D’autres les rejoignaient et, entre leurs tours de travail, ils se retrouvaient. Ce va-et-vient perpétuel permettait d’entretenir le flux des informations, une sorte de colloque permanent sur l’état des choses. Les derniers arrivants apportaient des nouvelles fraîches qu’ils commentaient avec les autres.

Frank, lui, n’avait pas passé le temps requis à Underhill pour avoir droit à sa chambre. En 2050, il avait installé ses bureaux à Burroughs et, avant de se joindre aux Arabes en 2057, la seule chambre qu’il y avait conservée se situait au niveau des bureaux.

On était en 2059 et il était de retour. Sa nouvelle chambre était à un niveau au-dessous de l’ancienne. Il jeta son sac sur le sol, regarda autour de lui et jura à haute voix. Il fallait qu’il soit physiquement présent à Burroughs – comme si la présence matérielle de quiconque en un lieu précis avait encore un sens ! Un anachronisme absurde. Mais les gens étaient comme ça. Encore un vestige de la savane. Ils vivaient comme des singes alors qu’ils étaient des dieux. Mais leurs pouvoirs étaient dispersés dans les hautes herbes.

Slusinski entra. Il avait un pur accent new-yorkais, mais Frank l’avait toujours appelé Jeeves, à cause de sa ressemblance avec l’acteur des séries de la BBC[38].

— On est comme des nains dans un waldo ! lança Frank d’un ton agacé. Tu sais, l’un de ces gros waldos excavateurs. On nous a mis là-dedans et on est censés déplacer une montagne. Mais nous, on se penche à la fenêtre et on creuse le sol avec des cuillers à café. Et on se complimente sur les progrès que l’on fait.

— Je vois, dit Jeeves d’un ton prudent.

Mais il n’y avait rien à y faire. Il était de retour à Burroughs, et il avait droit à quatre conférences par heure, où il apprenait tout ce qu’il savait déjà, à savoir que l’AMONU considérait désormais le traité comme du papier hygiénique. Ils avaient approuvé des systèmes comptables qui garantissaient que les mines n’afficheraient jamais de bénéfices susceptibles d’être reversés aux membres de l’assemblée générale, même après la mise en service de l’ascenseur. Ils accordaient le statut de personnel nécessaire aux milliers d’émigrants. Ils ignoraient les divers groupes locaux en place, ils ignoraient les premiers sur Mars. Tout cela au nom de l’ascenseur spatial, qui était une source inépuisable d’excuses. 35 000 kilomètres d’excuses, cent vingt milliards de dollars d’alibi. Ça n’était pas aussi ruineux que ça, comparé aux budgets militaires du siècle passé. La plus grosse partie des fonds avait été investie durant les premières années du projet dans la recherche d’un astéroïde approprié qu’il avait fallu placer sur orbite avant d’installer la fabrique de câble. Après quoi, la fabrique avait dévoré l’astéroïde, recraché le câble, et le tour était joué. Ils n’avaient eu qu’à attendre qu’il soit suffisamment long pour le mettre en position. Une véritable affaire !

Et une excuse permanente et précieuse pour violer le traité dès que cela semblait plus pratique et expéditif. Bon Dieu de merde ! s’écria Frank au terme de sa première semaine, après une énième réunion. Pourquoi l’AMONU nous bouffe-t-elle comme ça ?

Jeeves, de même que toute son équipe, considérait que sa question était rhétorique et ils ne lui suggérèrent aucune théorie. Il était vraiment resté absent trop longtemps, réalisa-t-il. Et ils avaient peur de lui, à présent. Et c’est lui qui répondit à sa question :

— Ce n’est que de la cupidité, je pense : ils sont tous payés par des moyens détournés.

Le même soir, à l’heure du dîner, dans un petit café, il tomba sur Janet Blyleven, Ursula Kohi et Vlad Taneev. Tout en mangeant, ils regardèrent les infos terriennes. C’était à peine supportable. Le Canada et la Norvège venaient de se joindre au plan de décroissance de la population. Bien sûr, personne ne parlait de contrôle des naissances, expression strictement interdite en politique, mais c’était bel et bien ça. Et la tragédie se répétait : si un quelconque pays ne tenait pas compte des résolutions de l’ONU, son voisin se déclarait menacé par le flux migratoire. Entre-temps, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Scandinavie, l’Azanie, les États-Unis, le Canada et la Suisse avaient déclaré l’immigration illégale, alors que le taux de natalité de l’Inde était de 8 % par an. La famine serait une solution dans pas mal de pays. Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse étaient maîtres dans l’art du contrôle de la population.

Janet coupa la TV.

— Et si nous changions de sujet ?

Ils revinrent à leurs assiettes. Vlad et Ursula étaient revenus d’Acheron à cause des cas de tuberculose résistante apparus dans Elysium.

— Le cordon sanitaire est usé, commenta Ursula. Certains des virus immigrants vont sûrement muter ou entrer en combinaison avec nos systèmes déjà adaptés.

La Terre. Impossible de l’oublier ou de l’éviter.

— Ici aussi, les choses s’usent ! dit Janet.

— Ça se passe comme ça depuis des années, intervint Frank d’un ton dur, brusquement libéré par le spectacle des visages de ses vieux amis. Même avant le traitement gériatrique, l’espérance de vie dans les pays riches était double de celle des pays pauvres. Réfléchissez ! Autrefois, les pauvres étaient tellement pauvres qu’ils savaient à peine quelle espérance de vie était la leur. Ils vivaient au jour le jour. Mais aujourd’hui, ils peuvent regarder les infos TV dans l’importe quelle boutique – et ils savent qu’ils sont les seuls à attraper encore le SIDA. Ça va très loin dans la différence : je veux dire qu’ils meurent jeunes et que les riches vivent presque éternellement ! Alors, ils n’ont rien à perdre !

— Et tout à gagner, oui, acheva Vlad. Ils pourraient vivre comme nous.

Plus tard, Vlad et Ursula regagnèrent leur chambre. Frank regardait Janet. Il était comme paralysé, ce qui lui arrivait souvent à la fin d’une longue journée.

— Et Maya ? demanda-t-il, avec l’espoir de retenir encore un instant Janet.

Elles avaient été très amies au temps d’Hellas.

— Mais elle est ici, à Burroughs. Tu ne le savais pas ?…

— Non.

— Elle s’est installée dans les anciennes chambres de Samantha. Elle doit probablement t’éviter.

— Comment ça ?

— Elle est très en colère contre toi.

— Pourquoi ?

Janet le fixa du regard. Dans la salle, les murmures se faisaient discrets.

— Mais tu dois le savoir.

Il essayait de mesurer à quel point il pouvait être sincère avec elle.

— Non. Je devrais ?…

— Oh, Frank ! (Janet se pencha vers lui.) Cesse de te comporter comme si tu avais un manche dans le cul ! On te connaît tous, on était là, et on a tout vu ! (Il se rétracta, et elle ajouta plus calmement :) Tu devrais pourtant savoir que Maya t’aime. Qu’elle t’a toujours aimé.

вернуться

38

Jeeves, valet sophistiqué et astucieux, est le personnage principal des romans de P.G. Wodehouse. (N.d.T.)