Выбрать главу

Il se leva.

— Il faut que j’aille faire un tour.

En sortant, il entrevit l’expression de Maya : elle était surprise et blessée. Comme d’habitude.

Il se perdit entre les pelouses et les colonnes de Bareiss, pareilles à des quilles de bowling. Sur l’autre berge du canal, il s’installa à une table ronde, dans un petit café, et mit une bonne heure à déguster son café grec.

Et Maya surgit devant lui.

— Ça veut dire quoi ? fit-elle. Qu’est-ce qu’il y a encore qui ne va pas ?

Il observa le fond de sa tasse avant de la regarder, puis de revenir à sa tasse. Dans son esprit, maintenant, il n’y avait plus qu’une seule phrase, aux mots nets : J’ai tué John.

— Il n’y a rien, dit-il. Pourquoi ?

Elle plissa les lèvres et elle parut ainsi plus vieille, et plus furieuse encore. Elle devait bien avoir quatre-vingts ans. Oui, ils étaient trop vieux pour ce genre d’affaire. Après un long silence, elle s’installa en face de lui.

— Écoute, dit-elle lentement. Peu m’importe ce qui s’est passé autrefois. À bord de l’Arès, je veux dire, ou à Underhill. Où que ce soit.

Il sentit son cœur battre plus fort. Ses poumons étaient froids. Maya lui parlait toujours, mais il ne saisissait pas ce qu’elle disait. Est-ce qu’elle pouvait savoir ce qu’il avait fait à Nicosia ? Impossible, sinon elle n’aurait pas été là. Pourtant, elle devait bien savoir.

— Est-ce que tu comprends ? demandait-elle.

Il n’avait pas entendu le début. Il continuait de fixer sa tasse de café. Et elle la frappa soudain d’un revers de main. La tasse se fracassa sur la table voisine.

— Je t’ai demandé si tu comprenais ?

Paralysé, il ne quittait pas la table des yeux. Et ses taches de café. Maya se pencha en avant et porta les mains à son visage. Elle ne respira plus pendant un instant. Puis elle releva la tête et lui dit :

— Non. (Et son ton était si calme qu’il crut qu’elle se parlait à elle-même.) Ne dis rien. Tu crois que j’y pense, et c’est pour cette raison que tu te conduis comme ça. Nous nous sommes connus il y a trente-cinq ans, et trente ans ont passé depuis que c’est arrivé. Je ne suis plus cette Maya Katarina Toitovna. Je ne la connais pas, je ne sais pas ce qu’elle pense ni ce qu’elle éprouve. Ni pourquoi. C’était un monde différent, une autre vie. Pour moi, elle ne compte plus. Je suis là, et je suis moi. (Elle pointa un doigt entre ses seins et ajouta :) Et je t’aime.

Elle laissa le silence persister. Il la regarda avant de détourner les yeux vers les étoiles qui commençaient à briller, et il se souvint de leur position : quand elle lui avait dit je t’aime, Orion était haut dans le ciel du sud. Sous lui, la chaise de métal était aussi froide que ses pieds.

— Je ne veux pas penser à autre chose, dit Maya.

Elle ne savait pas, mais lui si. Pourtant, chacun devait assumer son passé. Ils avaient quatre-vingts ans, et ils étaient en parfaite santé. Il existait autour d’eux des gens qui avaient plus de cent dix ans et qui étaient encore en pleine forme, vigoureux et sains. Qui pouvait dire la durée de leurs vies ?

Mais ce n’était pas seulement un problème physique.

— Le cerveau est un animal bizarre, marmonna Frank.

Elle inclina la tête avec un regard intrigué. Brusquement, il fut effrayé : ils étaient leur passé. Sinon, ils n’étaient plus rien. Tout ce qu’ils éprouvaient, pensaient ou disaient dans le présent n’était que l’écho du passé. Alors, comment pouvaient-ils vraiment savoir ce que leur esprit, au plus profond, ressentait, pensait ? Ce qu’il avait à dire ?

Et cette Maya qu’il avait en face de lui en cet instant se rappelait-elle vraiment ? Ou bien avait-elle oublié ? Voulait-elle la vengeance ou le pardon ? Impossible à dire.

Elle était là, malheureuse et fragile. Il pouvait la casser comme elle l’avait fait de sa tasse, d’un seul geste. S’il ne faisait pas semblant de la croire, que se passerait-il ?… Il ne pouvait la briser ainsi. Elle le haïrait ensuite – pour l’avoir obligée à retrouver le passé, pour s’être souvenue… Mais il devait continuer.

Il leva la main avec un sentiment de peur, comme s’il s’apprêtait à une téléopération chirurgicale. Il n’était qu’un manipulateur de waldo, une machine aux doigts habiles, mais raide, étrangère, sensible, rapide ! À gauche, stop ! Retour, stop ! Arrêt. Vers le bas doucement. Serrer, très doucement. La main de Maya était froide. Comme la sienne.

Elle posa sur lui un regard triste.

— On va… (Il s’éclaircit la gorge.) On va retourner dans nos chambres.

Après cet épisode, des semaines durant, il resta maladroit physiquement, comme s’il avait été plongé dans un espace différent et obligé de faire mouvoir son corps à distance. De la téléopération. Il prenait conscience du nombre de ses muscles. Parfois, il les sentait si bien qu’il aurait pu danser dans les airs, mais la plupart du temps, il se déplaçait par saccades, comme le monstre de Frankenstein.

Les mauvaises nouvelles déferlaient sur Burroughs. La vie de la cité semblait normale, mais les écrans vidéo débordaient de scènes montrant un monde auquel Frank avait du mal à croire : émeutes dans Hellas. Le cratère-dôme de New Houston se déclarait république indépendante. Et, cette même semaine, Slusinski lui expédia une bande émise par un office d’orientation américain selon laquelle cinq dortoirs avaient voté à l’unanimité pour quitter Hellas sans les autorisations de déplacement requises. Frank contacta le nouveau délégué de l’AMONU et on envoya sur place un détachement de la police de sécurité de l’ONU. Dix hommes suffirent pour en arrêter cinq cents, tout simplement en contrôlant l’ordinateur de contrôle physique de la station énergétique de la tente. Les occupants, sans défense, reçurent l’ordre d’embarquer dans des trains avant que l’atmosphère de la tente ne soit libérée. Ils avaient été conduits jusqu’à Korolyov, qui était devenue une cité-prison.

Frank interrogea certains prisonniers par vidéo.

— Vous voyez comme ç’a été facile de vous retenir. Et ce sera toujours comme ça. Les systèmes de survie sont tellement fragiles que les cités sont impossibles à défendre. Sur Terre, les technologies militaires de pointe rendent les forces de police plus efficaces mais, ici, c’est d’une facilité absurde.

— Vous nous avez surpris au moment le plus facile, répliqua un homme qui devait avoir la soixantaine. C’était bien joué. Quand nous serons libres, j’aimerais bien voir comment vous allez vous y prendre pour nous rattraper. À ce stade, votre système de survie est aussi vulnérable que les nôtres, mais plus visible.

— Ça n’est pas aussi simple ! Toutes nos installations dépendent de la Terre. La Terre dispose d’un puissant arsenal, pas nous. Vous et vos amis, vous essayez de vous lancer dans une rébellion de pure fantaisie, une aventure de SF de 1776. Les pionniers en lutte contre la tyrannie. Mais ça n’est pas du tout ça ! Toutes les analogies sont fausses et trompeuses, car elles masquent la réalité, la vraie nature de notre dépendance et de leur puissance. Elles vous empêchent de réaliser que tout ça n’est qu’une vision !

— Je suis persuadé qu’il y a eu pas mal de bons tories pour défendre la même position au temps des colonies, dit l’homme avec un rictus. À vrai dire, l’analogie est plutôt juste sous bien des aspects. Ici, nous ne sommes pas seulement les rouages d’une machine, mais des individus, pour la plupart ordinaires. Mais il y a parmi nous des personnages plus marqués – nous aurons nos Washington, nos Jefferson, nos Paines, je vous le garantis. Et aussi nos Andrew Jackson et nos Forrest Moseby : des brutes qui sauront obtenir ce qu’ils veulent !