Выбрать главу

— Ça, ça plairait à Sax, commenta Nadia d’un ton sinistre.

À la minute prévue, quatre jets de fumée fusèrent à la base de la paroi nord. Durant plusieurs secondes, ensuite, il ne se passa rien, et les observateurs, paralysés, gémirent. Puis la falaise fut secouée, et le roc en surplomb dévala la pente, lentement, majestueusement. Des nuages de fumée denses furent soufflés depuis la base de la falaise, et des nappes de déjections suivirent, comme l’eau filtrant d’un iceberg. Le patrouilleur vibra sous l’effet d’un grondement sourd et Nadia l’éloigna prudemment du rebord sud. Juste avant qu’un nuage boursouflé de poussière n’occulte la vue, ils aperçurent la coulée de terrain qui enfouissait la station.

Angela et Sam applaudissaient.

— Comment saurons-nous si ça a marché ? demanda Sacha.

— Attendons d’y voir à nouveau, fit Nadia. Heureusement, l’eau aura gelé en aval. Rien ne devrait plus bouger.

Lentement, le vent dispersa la poussière. Ses compagnons applaudirent : la station de captage avait disparu, recouverte maintenant d’une couche de terrain noir. Il y avait une découpe en arc béante dans la paroi nord. Mais ils étaient passés à un doigt de la catastrophe et, si Lasswitz existait encore, la couche qui recouvrait la station ne semblait pas très dense. Le déversement s’était interrompu, pourtant. Il restait une enveloppe épaisse, d’un blanc sale, dressée comme le front d’un glacier au milieu du canyon. Un mince rideau de vapeur givrée s’en élevait. Néanmoins…

— On redescend à Lasswitz pour jeter un coup d’œil sur les moniteurs de l’aquifère, décida Nadia.

En marcheur, casqués, ils parcoururent les rues désertes. Le centre d’étude de l’aquifère était tout proche des bureaux. C’était étrange, de retrouver leur refuge de ces derniers jours totalement vide.

Ils pénétrèrent dans le centre et lurent les relevés des senseurs souterrains. Beaucoup avaient été neutralisés, mais ceux qui fonctionnaient encore indiquaient que la pression hydrostatique était plus élevée que jamais, et qu’elle ne cessait d’augmenter. Comme une confirmation, ils sentirent une faible secousse sous leurs pieds. Jamais cela ne s’était produit sur Mars.

— Merde ! s’exclama Yeli. Ça va péter une fois encore, c’est sûr !

— Il faut forer un puits d’écoulement, dit Nadia. Une sorte de valve de pression.

— Mais s’il explose comme le premier ? s’inquiéta Sacha.

— Si on le met en place en haut de l’aquifère, ou au milieu, la pression devrait être suffisante. Aussi bien en tout cas que l’ancienne station de captage, que quelqu’un a dû faire sauter, sinon elle fonctionnerait encore. (Elle secoua la tête avec une expression amère.) C’est un risque que nous devons courir. Si ça marche, ça marche… Sinon… Nous ne ferons que provoquer un autre geyser. Mais si nous ne faisons rien, de toute façon, ça ressemblera à un geyser.

Elle redescendit la rue principale avec son équipe jusqu’au hangar des robots, et s’installa dans le centre de commande pour recommencer la programmation. Un forage standard, sous une menace d’éruption maximale. L’eau atteindrait la surface sous l’effet de la pression artésienne avant d’être canalisée jusqu’à un pipeline qui l’évacuerait de la région d’Arena. Ils étudièrent diverses cartes et simulèrent des écoulements dans plusieurs canyons parallèles, vers le nord et le sud. Ils s’aperçurent qu’ils étaient tous importants. Tout ce qui se déversait dans Syrtis descendait vers Burroughs comme dans un bol gigantesque. Il leur faudrait faire courir le pipeline sur près de trois cents kilomètres pour trouver un chenal.

— Et si on prenait Nili Fossae comme déversoir, proposa Yeli. L’eau s’écoulerait droit vers le nord sur Utopia Planitia et elle gèlerait sur les dunes du nord.

— Sax doit vraiment adorer cette révolution, répéta Nadia. Ils n’auraient jamais approuvé tout ça.

— Oui, mais il y a pas mal de ses projets qui vont être bousillés.

— En termes de pensée, pour Sax, ça doit quand même représenter un bénéfice net. Toute cette eau en surface…

— Il faudra lui poser la question.

— Si jamais on le revoit…

Yeli resta silencieux un bref instant, puis dit :

— Il y a tant d’eau que ça, en réalité ?

— Oui, il n’y a pas que Lasswitz, intervint Sam. J’ai vu quelques séquences – ils ont fait exploser l’aquifère de Lowell. Une inondation énorme comme celles qui ont submergé les chenaux d’évacuation. Des milliards de tonnes de régolite ont été précipités sur les pentes. Pour l’eau, toute mesure est impossible. C’est incroyable.

— Mais pourquoi ? geignit Nadia.

— Parce que c’est la meilleure arme dont ils disposent, à mon avis.

— Mais ça n’est pas une arme ! Ils ne peuvent pas viser, ni l’arrêter !

— Non. Personne ne le peut. Réfléchis bien – toutes les villes des pentes de Lowell ont disparu : Franklin, Drexler, Osaka, Galileo, et même Silverton, j’imagine. Elles appartenaient toutes aux transnationales. Je crois que la plupart des cités minières installées dans les chenaux sont vulnérables. J’aurais dû y penser avant.

— Alors, les deux camps attaquent l’infrastructure, résuma Nadia d’un ton morne.

— C’est ça.

Elle devait se remettre au travail : il n’y avait pas d’autre choix possible. Ils reprirent la programmation des robots et passèrent toute la soirée, puis la journée du lendemain, à diriger les robots sur le site du forage. Ils perçaient tout droit. L’unique problème était de ne pas provoquer une éruption. Le raccordement du pipeline destiné à évacuer l’eau vers le nord fut encore plus simple. Depuis plusieurs années, l’opération était entièrement automatique. Mais ils doublèrent tout le dispositif, pour ne pas courir de risque.

Ils estimèrent enfin que l’ensemble était opérationnel. Avec l’espoir qu’il tiendrait sur trois cents kilomètres. Le pipeline allait être construit au rythme d’un kilomètre à l’heure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si tout se passait bien, il atteindrait Nili Fossae dans douze jours. Juste au moment où le forage serait achevé. Et si le barrage créé par le glissement de terrain tenait jusque-là, ils auraient enfin leur valve.

Burroughs était donc momentanément hors de danger. Nadia, écroulée dans un siège, regardait les infos de la Terre en grignotant son dîner micro-ondes. Les révolutionnaires de Mars étaient décrits de cent façons, toutes plus atroces les unes que les autres : des extrémistes, des communistes, des vandales, des saboteurs, des rouges, des terroristes… Mais il n’était question nulle part de rebelles ou de révolutionnaires, des mots que la moitié de la population terrienne (au moins) aurait approuvés. Non, ils n’étaient que des groupes de fous destructeurs. Il y avait un zeste de vérité là-dedans, se dit Nadia, augmentant du coup sa colère.

— On devrait rallier n’importe quel camp ! proclama Angela, et participer à la lutte !

— Mais je ne lutte contre personne, s’entêta Nadia. C’est idiot ! Jamais je ne m’engagerai. Je répare ce que je peux, mais je ne vais pas me battre pour tout ça !