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Pourtant, elle, Maya, avait vu quelqu’un qui ne pouvait se trouver là.

Maintenant, quand elle circulait dans le vaisseau, elle avait l’impression que l’équipage se fractionnait de plus en plus en petits groupes, qui entretenaient peu de rapports. Les gens de la ferme passaient la plus grande part de leur temps libre sur leurs lieux de travail : ils mangeaient ensemble à même le sol et, si l’on en croyait la rumeur, ils dormaient au milieu des plantes. L’équipe médicale disposait de chambres, de labos et de bureaux dans le Torus B : et ils s’y cloîtraient, plongés dans des observations et des expériences quand ils n’étaient pas en communication avec la Terre.

Les responsables du vol se préparaient aux manœuvres d’approche à raison de plusieurs simulations par jour.

Quant aux autres, ils étaient… dispersés. Difficiles à trouver. Les torus et les salles du vaisseau semblaient plus déserts que jamais auparavant. La cantine D n’était plus jamais comble. Et elle remarquait que dans les groupes, à l’heure du déjeuner, des querelles éclataient plus souvent, pour être très vite étouffées. À propos de quoi ?

Maya elle-même parlait moins et écoutait davantage. Les sujets de conversation d’une communauté en disaient long sur son état. Ici, on parlait presque toujours de science. On discutait boutique : biologie, ingénierie, géologie, médecine, etc. Tous sujets qui semblaient inépuisables.

Mais, dès qu’il y avait moins de quatre personnes à une table, les conversations déviaient vers les rumeurs, les ragots. Les deux sujets principaux étaient les piliers de la dynamique sociale : la politique et le sexe. Les voix se faisaient plus basses, les têtes s’inclinaient, et on échangeait ses petits échos. Ceux qui concernaient les rapports sexuels se faisaient plus courants et tranquilles à la fois, plus caustiques et complexes aussi. Dans quelques cas rares, par exemple celui du malheureux triangle Janet Blyleven – Mary Dunkel – Alex Zhalin, la chose devint publique et tout le monde en parla. Mais, dans la plupart des cas, cela se limitait à des chuchotements et à des regards incisifs.

Par exemple, Janet Blyleven entrait dans la cantine avec Roger Calkins, et Frank disait à John à mi-voix mais pour que Maya entende quand même :

— Janet pense que nous vivons en panmixie[6].

Maya l’ignorait, comme toujours, quand il s’exprimait sur ce ton sarcastique, mais, plus tard, elle alla quand même chercher le sens exact du terme et comprit alors que, pour Frank, cela se résumait à une pratique d’accouplement généralisé entre un groupe de mâles et un groupe de femelles.

Le lendemain, elle considéra Janet avec une certaine curiosité. Elle n’avait à son sujet aucun a priori : Janet se montrait toujours amicale, elle savait écouter, elle se penchait vers vous avec son petit sourire vif. Et puis… après tout, le vaisseau avait été conçu pour leur assurer à tous une certaine intimité. Il ne faisait aucun doute qu’il se passait plus de choses qu’ils le croyaient tous.

Alors pourquoi, entre toutes ces vies secrètes, ne pouvait-il pas y avoir une autre vie secrète ? Solitaire, ou bien liée avec quelques-uns, qui constituaient une espèce de clique, de cabale ?

Un certain matin, Maya demanda à Nadia, à la fin de leur habituel petit déjeuner :

— Tu n’as rien noté de bizarre récemment ?

— Tout le monde s’ennuie. Il est temps de débarquer, je pense.

Après tout, ça n’était peut-être que ça, oui.

— Est-ce que tu as entendu parler d’Arkady et Hiroko ? ajouta Nadia.

Les rumeurs circulaient constamment autour d’Hiroko. Ce qui dérangeait et heurtait Maya. Cette fille asiatique solitaire était une cible toute désignée : la fille-dragon, l’Orient mystérieux… Sous la surface rationnelle et scientifique des esprits, il existait des superstitions profondes et fortes. Tout pouvait arriver, tout était possible.

Comme, par exemple, un visage découvert à travers un bac de verre.

Sacha Yefgremov se leva de la table voisine pour répondre à Nadia : Hiroko se préparait peut-être un harem de mâles.

Maya se dit que c’était absurde, mais l’idée d’une simple liaison entre Hiroko et Arkady la dérangeait, sans qu’elle sût pourquoi. Arkady ne taisait pas sa vocation d’indépendance à l’égard du contrôle de mission, mais Hiroko n’en parlait jamais. Pourtant, dans la pratique, n’avait-elle pas déjà mis toute l’équipe de la ferme à l’écart, dans une sorte de torus mental où les autres ne pourraient jamais pénétrer ?

Quand Sacha déclara à voix basse qu’Hiroko avait sans doute fait le projet de stocker tous ses ovules, fertilisés par tous les hommes de l’Arès et de les conserver en cryogénie pour qu’ils se développent plus tard sur Mars, Maya décida d’emporter son plateau vers les lave-vaisselle. Un sentiment de vertige. Ils devenaient tous trop bizarres.

Le croissant rouge de Mars avait maintenant la taille d’une pièce de vingt-cinq cents, et la tension montait, comme dans l’heure qui précède un orage. L’air était saturé de poussière, de créosote et d’électricité statique. Comme si le dieu de la guerre était réellement présent sur ce globe sanglant, qui les attendait. Les grands panneaux de l’intérieur du vaisseau étaient maintenant tachetés de jaune et de brun, et la lumière des après-midi alourdie par des vapeurs de sodium bronze pâle.

Ils passaient des heures dans le dôme-bulle, à observer ce monde que seul John avait vu ainsi avant eux. Les machines d’exercice étaient constamment occupées et tous faisaient preuve d’un nouvel enthousiasme pour les simulations. Janet visita les torus pour enregistrer en vidéo les images de tous les changements survenus dans leur petit univers. Puis elle lança ses lunettes sur une table et annonça qu’elle n’était plus la reporter officielle.

— Voilà, j’en ai jusque-là d’être considérée comme une étrangère. Dès que j’entre quelque part, tout le monde se tait, ou commence à me préparer son petit discours. On dirait que je suis un espion au service de l’ennemi !

— Tu l’étais, dit Arkady en la serrant dans ses bras.

Dans un premier temps, personne ne se porta volontaire pour la remplacer. Houston leur adressa des messages inquiets, puis des réprimandes suivies de menaces voilées. Ils allaient aborder Mars et l’expédition redevenait plus médiatisée. La situation, ainsi que la définissait le contrôle de mission, allait « exploser en nova ». On rappela à tous les colons qu’un coup publicitaire amènerait des bénéfices de toutes sortes au programme spatial. Il fallait donc qu’ils filment et émettent tout ce qu’ils faisaient, afin de stimuler l’intérêt et le soutien du public pour les futures missions martiennes dont ils allaient dépendre. C’était leur devoir !

Frank, face à l’écran de dialogue, suggéra au contrôle de mission de confectionner ses propres vidéos à partir des films enregistrés par des caméras-robots. Hastings, le directeur de la base de Houston, devint furieux. Mais, comme le dit Arkady avec un sourire qui étendait sa réponse à tout :

— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien y faire ?

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6

Reproduction sans sélection naturelle. (N.D.T.)