Quand ce fut le tour d’Art, il dit :
— J’attribuerais à tout être vivant un droit de parenté lui donnant accès à trois quarts d’un enfant.
Tous rirent, y compris Fort. Mais Art persévéra. Il leur expliqua qu’ainsi un couple de parents aurait droit à un enfant et demi. Ensuite, ils pourraient soit vendre leur droit à l’autre moitié, soit s’arranger pour racheter une part afin d’avoir un second enfant. Les prix des demi-enfants fluctueraient selon le mode classique de l’offre et de la demande. Les conséquences sociales seraient positives : les gens qui désireraient un surplus d’enfants devraient se sacrifier pour eux, et ceux qui n’en voudraient pas auraient ainsi une source de revenus pour l’enfant qu’ils avaient déjà. Quand la population aurait assez chuté, l’Empereur du Monde pourrait décider d’attribuer un enfant par personne, ce qui se rapprocherait d’un statut démographique stable. Mais, avec le traitement de longévité, la limite des trois quarts devrait être maintenue très longtemps.
Quand Art en eut terminé, il releva la tête de son lutrin et rencontra les regards des autres.
— Trois quarts d’un enfant, répéta Fort en souriant, et tous les autres rirent à nouveau. Ça me plaît.
Les rires cessèrent instantanément.
— Oui, ça établirait enfin une valeur monétaire pour la vie humaine, sur le marché ouvert. Jusqu’à présent, le travail qui a été fait dans ce domaine est plutôt mou. Revenus et dépenses en temps de vie, et tout ça… (Il soupira en secouant la tête.) La vérité, c’est que la plupart des économistes concoctent leurs chiffres dans l’arrière-cuisine. Les valeurs ne dépendent pas réellement d’un calcul économique. Non, j’aime bien ça. Essayons d’estimer quel serait le prix d’un demi-enfant. Je suis convaincu qu’il y aura des spéculations, des intermédiaires, tout un marché…
Ils jouèrent donc au jeu des Trois Quarts durant le reste de l’après-midi, allant même jusqu’au marché des denrées de base et à des scénarios de feuilletons vidéo. Quand ils eurent terminé, Fort les invita à un barbecue sur la plage.
Ils enfilèrent tous des coupe-vent avant de suivre le sentier du fond de la vallée, dans l’éclat du couchant. Ils se retrouvèrent au sud du lagon. Là, sur la plage, il y avait un grand feu, entretenu par les jeunes étudiants. À l’instant où ils s’installaient sur les couvertures, une dizaine d’Immortels tombèrent du ciel et coururent sur le sable en baissant leurs ailes. Ils défirent les zips de leurs combinaisons, rejetèrent en arrière leurs cheveux mouillés, et se mirent à discuter âprement à propos du vent. Ils ôtèrent leur harnachement en s’aidant les uns les autres et restèrent en maillot de bain, avec la chair de poule, frissonnant : des oiseaux centenaires qui tendaient leurs bras noueux vers les flammes. Les femmes étaient aussi musculeuses que les hommes et on avait l’impression, en voyant les rides de leur visage, qu’elles avaient passé des siècles à cligner des yeux dans le soleil ou à rire autour du feu. Art observa Fort, qui plaisantait avec ses vieux amis en train de s’échanger des serviettes de bain. La vie secrète et luxueuse des gens riches et célèbres ! Ils dévorèrent des hot-dogs en buvant de la bière. Les vieux oiseaux allèrent se rhabiller derrière une dune et revinrent auprès du feu en pantalon et sweat-shirt tout en se peignant. Le crépuscule s’assombrissait très vite et la brise de mer était maintenant plus froide et salée. Les grandes flammes du feu dansaient en projetant des jeux de lumière sur le visage simiesque de Fort. Comme l’avait dit Sam, il ne semblait pas avoir plus de quatre-vingts ans.
À présent, il était assis au milieu de ses sept invités regroupés. Le regard fixé sur les braises, il se remit à parler. Les autres, au-delà du feu, poursuivaient leurs conversations, mais les invités de Fort durent se pencher pour mieux l’entendre, par-dessus le vent, le ressac et les craquements du feu. Ils semblaient un peu perdus, tous, avec leurs lutrins entre les cuisses.
— On ne peut pas obliger les gens à faire certaines choses. Il s’agit de nous changer nous-mêmes. Ensuite, les gens voient, et ils choisissent. En écologie, il y a ce qu’il est convenu d’appeler le principe fondateur. La population d’une île démarre grâce à un petit nombre de colons et ne possède donc qu’une petite fraction des gènes de la population parentale. C’est le premier pas vers la spéciation. Moi, je pense que nous avons besoin d’espèces nouvelles, en terme d’économie, bien entendu. Et Praxis en elle-même est cette île. La façon dont nous la structurons constitue une forme d’ingénierie appliquée aux gènes avec lesquels nous sommes arrivés. Nous n’avons aucune obligation de nous plier aux règles telles qu’elles existent à présent. Nous pouvons constituer de nouvelles espèces. Non féodales. Nous avons la possession collective et le droit de décision, et la politique d’action constructive. Nous travaillons en direction d’un État corporatif similaire à l’État civique qui a été édifié à Bologne. Nous sommes une sorte d’île de communisme démocratique, qui réussit mieux que le capitalisme ambiant et qui édifie une meilleure manière de vivre. Pensez-vous que ce genre de démocratie soit possible ? Il faudra que nous y jouions un de ces après-midi.
— C’est comme vous voudrez, dit Sam.
Ce qui lui valut un regard acéré de Fort.
Le lendemain matin, le temps était chaud et ensoleillé, et Fort décida qu’ils ne pouvaient pas décemment rester à l’intérieur. Ils retournèrent donc sur la plage et s’installèrent sous un auvent près du foyer, au milieu des hamacs et des cantines réfrigérantes. L’océan était d’un bleu étincelant, avec des vaguelettes marquées. Il y avait quelques surfeurs de loin en loin. Fort s’assit entre deux hamacs et leur délivra un discours sur l’égoïsme et l’altruisme en péchant des exemples dans l’économie, la sociobiologie et la bioéthique. Il conclut en leur disant qu’à strictement parler l’altruisme n’existait pas. Que ça n’était que l’égoïsme se donnant une perspective.
Le lendemain, ils se retrouvèrent au même endroit et, après un discours tout en méandres sur la simplicité volontaire, jouèrent à un jeu que Fort appelait « Marc Aurèle ». Art y prit plaisir, comme à tous les autres, et il se montra brillant. Mais, jour après jour, les notes qu’il prenait sur son lutrin devenaient plus brèves : « Consommation – appétit – besoins artificiels – besoins réels – coûts réels – lits de paille ! Impact d’environnement = population × appétit × efficacité – réfrigérateurs : pas un luxe sous les tropiques – réfrigérateurs de communautés – maisons froides – Sir Thomas More[24]. »
Ce même soir, les invités mangèrent seuls et leur discussion fut marquée par la lassitude.
— Je suppose que nous sommes dans un lieu de simplicité volontaire, remarqua Art.
— Est-ce que les jeunes étudiants en font partie ? demanda Max.
— Je n’ai pas constaté que les Immortels s’en occupent particulièrement.
— Ils aiment juste regarder, dit Sam. Quand vous aurez leur grand âge…
— Je me demande combien de temps il compte nous garder ici, fit Max. Ça dure depuis une semaine et ça devient déjà ennuyeux.
— Moi, ça me plairait plutôt, dit Elizabeth. C’est reposant.
Art prit conscience qu’il était d’accord avec elle. Il s’était accoutumé à se lever très tôt. L’un des étudiants marquait chaque aube en frappant sur un bloc de bois avec un gros maillet, selon des intervalles descendants qui arrachaient régulièrement Art au sommeil : « Toc… toc… toc… toc… toc… toc, toc, toc, toc-toc-toc-toc, totototototoc ! » Plus tard, Art sortait dans le matin gris et humide et les cris des oiseaux. Il retrouvait le bruit des vagues, comme si des coquillages invisibles étaient soudés à ses oreilles. Quand il suivait le sentier qui traversait la ferme, il rencontrait régulièrement certains des Dix-Huit Immortels qui bavardaient en maniant la pioche ou le sécateur, quand ils n’étaient pas assis sous le grand chêne qui surplombait l’océan. Fort était souvent avec eux. Durant l’heure qui précédait le petit déjeuner, Art aimait se promener, sachant bien qu’il passerait le reste de la journée dans une salle trop chaude, ou sur une plage trop chaude, à palabrer et à jouer aux jeux de Fort. Était-ce vraiment si simple ? Il n’en était pas sûr. Mais en tout cas, c’était relaxant : jamais il n’avait passé des journées aussi agréables.