C’est dans cette boîte, en somme, que Schwartz m’a contacté. S’il l’a fait, c’est qu’en me rendant là-bas, je devais « brûler ». Peut-être est-ce ce simple fait qui leur a fait comprendre que j’étais un partenaire dangereux et qu’il convenait de me mêler directement à la partouze dans une certaine mesure. Donc, le « Champignon Bar » serait bien le champignon dont parlait Héléna au téléphone.
Elle doit être connue dans la taule…
— Chef, dis-je brusquement, dites aux gars du labo de me tirer une série de photos d’Héléna du film clandestin que vous avez fait.
Il empoigne son téléphone et transmet mes ordres comme s’il était le dernier des huissiers de ministère.
Il me regarde comme s’il s’attendait à ce que je pète un singe.
— Une chose me chiffonne, lui fais-je.
— Et c’est ?…
— Vos hommes, les premiers anges gardiens, ont affirmé qu’Héléna menait une vie exemplaire ?
— Exact.
— Et pourtant voilà une souris qui s’envoyait en l’air plusieurs fois par semaine, suivant le témoignage de la mère Tapedur !
Il fait « oui » de la tronche.
— Les domestiques, tout à l’heure, m’ont eux aussi laissé entendre qu’Héléna vadrouillait pas mal ; il s’agirait de s’entendre avec vos bonshommes sur le sens qu’ils donnent au mot exemplaire.
— Oui, cela me paraît bizarre…
— On peut les voir, ces zèbres ?
— Ils sont chez eux, je vais les faire convoquer immédiatement.
Il ajoute :
— Et je vais donner des instructions pour les postes frontières et les brigades maritimes. Les gares, les aérodromes vont être surveillés…
Si vous voulez, concédé-je.
— Vous ne paraissez point convaincu ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que, chef, les types qui ont agi ce soir l’ont fait avec une maîtrise et une précision extraordinaires. Un véritable travail d’horlogerie ! Or, un… travail, exécuté aussi rapidement ne peut préluder à une fuite banale à l’étranger. Ces gens-là ont une planque en France et je dirai même à Paris. Le plan du gars qui a échafaudé cela ne peut s’accommoder d’un long déplacement…
Il admet le bien-fondé de mon raisonnement. Néanmoins, comme il ne laisse rien au hasard, il fait transmettre un communiqué d’urgence à tous les points névralgiques.
J’en profite pour joindre à ce communiqué le signalement de l’homme au regard d’aveugle et celui de Maubourg.
Demain matin, tous les flics du territoire arguincheront les mecs qui auront le mauvais goût de ressembler à ces portraits parlés.
J’achève de griller une cigarette lorsqu’on m’apporte, encore tout humides, les photos que j’ai demandées.
Elles sont au petit poil. Je les regarde, et je me sens envahi par une trouble sensation que je ne veux pas voir dégénérer en certitude tarit que je n’aurai pas pris certains contacts.
Je mets les photos dans mes fouilles et je m’esbigne.
Il y a un peu moins de trèfle au « Champignon ». Quelques enragés occupent la piste de danse et se remuent le panier en faisant croire qu’ils s’amusent comme des petits fous.
Grand bien leur fasse.
Je reprends ma place au comptoir et je redemande du whisky. Le garçon s’empresse. Je siffle mon glass et je vais musarder à travers la taule, histoire de me rendre compte si la femme de ménage n’oublie pas des toiles d’araignée dans les coins.
Tout à l’air parfaitement normal. Il y a des danseurs, ainsi que je viens de le dire, puis d’autres couples attablés qui ont l’air schlass et qui se bonnissent des trucs sur la repopulation…
Le pianiste, qui ressemble à un instituteur allemand, y met toute la sauce comme un bourrin de fiacre qui renifle l’écurie.
Ma promenade me conduit aux lavabos où je me lave les paluches, because je me souviens que c’est une opération à laquelle je ne me suis pas livré depuis un bon moment.
Tout en oignant mes doigts de baveux, j’examine mon physique de théâtre dans la glace. Comme je connais ma trompette par cœur, cette occupation perd de son intérêt, Alors, je regarde autre chose, et cette autre chose, c’est une cabine téléphonique. Elle est encastrée entre les gogs et le vestiaire. Mon pifomètre remue. Je lui obéis. Je m’approche de la momaque préposée aux lieux, et je lui dédicace mon sourire le plus charmeur, C’est juste le calibre de souris qui ne se sent plus lorsqu’un mec pas trop mal bousculé lui montre son clavier.
Je lui pose un biffeton de cinq ballettes devant le nez.
— Ça marche, les affaires, trésor ?
— Comme ça, elle répond.
Elle doit avoir le bulbe du cerveau gros comme un œil de fourmi. Des mômes qui ont l’air à ce point bouchées, moi, j’ai envie de leur parler petit-nègre.
— Tiens, fais-je, il faut que je passe un coup de fil. C’est vous qui vous occupez du moulin à prières ?
— Oui. Vous voulez un jeton ?
Je regarde ma montre comme un type qui craint de ne pas trouver son correspondant.
— Non, l’ami à qui je veux téléphoner ne doit pas être rentré du théâtre, je l’appellerai du comptoir… dans un moment.
Elle secoue sa tête vide.
— L’appareil du comptoir est un appareil intérieur…
Ça biche ! Comme vous pouvez voir, voilà un fait nouveau ! Je comprends pourquoi cette question de téléphone m’avait tant tracassé… L’appareil du comptoir, je viens de m’en souvenir, n’a pas de cadran. Dans ma précipitation, au début de la soirée, j’ai enregistré le fait distraitement en quelque sorte.
— Bon Dieu, poursuis-je, c’est pourtant pas le Carlton, cette carrée, pour avoir le téléphone intérieur. Y a donc des dépendances ?
Elle se trouble. Ou plutôt elle joue à la môme qui se trouble. Elle joue la comédie comme la jouerait un bison des hauts plateaux.
— Nous avons des salons particuliers, murmure-t-elle. Il y a des messieurs-dames qui…
— Qui veulent consommer en tête à tête ?
— Oui… Alors…
— Alors, ils passent leur commande au comptoir ?
— C’est ça…
Moi aussi je pense : c’est ça.
C’est ça ! Oui, c’est ça ! Le type qui me téléphonait : Schwartz, n’avait pas de peine à savoir la place que j’occupais dans la boîte, puisqu’il s’y trouvait !
CHAPITRE X
MISS PORTEMANTEAU
Ce qui se dégage de cette découverte, c’est que ce « Champignon Bar » est de plus en plus suspect.
M’est avis que le hasard qui m’a révéré son existence m’a fait un joli cadeau ; c’est mon petit Noël en somme. J’hésite, puis je décide de pousser la conversation avec miss Porte manteau.
— Vous êtes bath, je lui fais.
Vous allez me dire qu’il faut être une suprême crème de gland, pour balancer un compliment de cette nature à une souris, fût-elle bouchée comme un autoclave, mais je vous réponds illico que moins on se casse les bonbons avec le beau sexe, mieux ça joue.
Je peux vérifier une fois de plus la justesse de cette méthode. La môme a des picotements et bat des cils comme Marlène lorsqu’elle se mettait à vamper le shérif de Texas City.
— Vous êtes un baratineur, remarque-t-elle finement.
— Avec les belles filles, toujours, c’est chronique ! On a essayé de me faire prendre des trucs vitaminés pour me faire passer cette manie, mais ça n a pas réussi.
Mes salades lui plaisent.
— On pourrait se voir après la fermeture ? proposé-je.
— Mais on se voit ! répond-elle, toujours finement.
Cette fille est c… à décourager le demeuré de mon village. Pourtant, il faudrait qu’elle se fasse vulcaniser encore deux fois plus d’idiotie pour me couper les brandillons.