Une fois exécutée l’amputation recommandée, nous montons dans un autobus crème et rose, tout neuf, qui se fait un devoir de nous driver au cœur de la ville.
L’hôtel Nasi Briani est un superbe établissement en plein centre de cette cité moderne qui respire la paix et le bien-être. Les filles y sont ravissantes, élégantes même, les bagnoles top niveau, les magasins opulents. Tout ici dénote l’aisance et la vie facile. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai l’impression de me trouver dans une ville heureuse qu’épargnent les gros problèmes sociaux, les troubles et les risques d’éventuels conflits. On sent qu’il fait bon y vivre et que, pour peu qu’on sache s’y adapter, l’existence coule sans trop de heurts.
La population est très mélangée : Malais, Chinois, Indiens peuplent la péninsule et cohabitent en bonne intelligence.
Ma compagne est très impressionnée par les dimensions de notre palace. Elle se tient blottie contre moi et je savoure sa hanche qui frôle la mienne.
Chose étrange, je ne la « ressens » pas comme une maîtresse mais plutôt comme une créature superbe et « décorative » qui comble vos sens, les exalte sans toutefois enclencher le phénomène amoureux. Pendant ma convalescence, j’ai pris pour un coup de cœur vertigineux ce qui, en fait, n’était qu’un hymne à la vie sexuelle retrouvée. Elle m’assure une sorte de félicité dont je ne suis pas près de me rassasier. Et puis sa vue, son contact, le son de sa voix me ravissent. Tout en elle n’est que grâce et musicalité.
Quel drôle de voyage ! Sang et volupté ! Mon lot !
Dans notre vaste suite où se trouvent à profusion : des fruits sélectionnés, des friandises dans de grandes coupes en verre, des parfums et une foule de cadeaux délicatement présentés, nous déambulons entièrement nus, sans éprouver plus de pudeur que n’en avaient Adam et Eve vadrouillant dans le jardin d’Eden. Je jouis d’un âcre bonheur charnel à me sentir enfin à l’abri de ceux dont j’ai provoqué la vindicte.
Nous nous trempons ensemble dans l’immense baignoire circulaire de la salle d’eau, et le jacuzzi est pour ma délicieuse partenaire un émerveillement qui la fait glousser. M’est avis que le papy assassiné, le macaque libéré, la cahute abandonnée et les malfrats liquidés sont désormais bien loin des préoccupations de ma compagne.
Après le bain (en anglais : the bath), elle veut que nous fassions l’amour, histoire de vérifier si le plaisir est supportable.
Il l’est !
Soit dit entre nous et le bandage herniaire de M. Gustave Le Pen, ne serait-il point temps de m’arracher à ces délices pour revenir au motif de mon voyage asiatique, qui est la disparition de Rose Déprez et d’Yves Trembleur, son amant ?
Que de péripéties, de périphéries, voire de péripatéticiennes, depuis mon entrée triomphale dans le magasin d’optique de l’aimable Annie Versère ! De quoi en faire un livre ! comme prétendent les bonnes gens qui ont une vie aussi plate qu’un court de tennis, mais qui la croient survoltée et bourrée de sensationnel. Toujours, tu remarqueras. A chaque coin de rue, dans n’importe quel salon d’attente, tu en rencontres. Des pauvres nœuds hagards dont le destin est gris et lisse telle la peau de leurs couilles, mais qui pensent avoir vécu le diable et comparent leur destin de constipé à celui de la petite d’Arc ou de Poléon Pommier.
Plus tardivement, après que j’eus, dans les délices, ravivé les odieuses meurtrissures infligées à ma douce amante, je décide que ma parenthèse malaise est terminée et que l’heure est venue pour moi de reprendre ma marmotte de plombier.
Pour commencer, j’appelle notre hôtel de Bangkok et, à tout hasard, demande après le Vieux. Sans grand espoir, je dois le dire. Tu penses bien qu’au cours des huit jours qui viennent de s’écouler, il a repris le chemin de Paris.
Contre toute attente (comme disent les vrais romanciers, t’auras remarqué ? » Contre toute attente » ; l’expression figure toujours parmi les onze cents clichés composant leurs z’œuvres), j’ai sa voix agacée en ligne. Celle qu’il prend quand on l’importune :
— Allô ! Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
Je te parie une pipe de Saint-Claude, contre une de Boulogne (célèbre pour son bois dans lequel on les taille), qu’il était en train de bien faire.
— C’est moi, patron.
Ça y est, ça m’a encore échappé : « patron ». J’ai beau être devenu son alter ego, c’est toujours l’ancienne appellation qui me revient après quelques jours d’absence.
Tu sais quoi ?
— Qui, vous ? il répond.
— Mais… Antoine ! blablutié-je, éberlué.
— Ecoutez, mon petit vieux, c’est pas le moment ! Je suis en amour avec une diablesse si souple qu’en comparaison un acrobate professionnel aurait l’air d’un paralytique. Figurez-vous que cette créature de Satan noue ses jambes autour de mon cou pour m’offrir son fruit de la passion, lequel, soit dit en passant, a un goût de mangue chauffée au soleil.
« Conjointement, elle pratique sur ma personne une fellation dont je ne me souviens pas d’en avoir connu d’aussi “onctueuse” ; je répète : onctueuse, et encore le terme exprime mal la réalité. Cette petite virtuose me conduit aux limites de la volupté pour différer l’assouvissement à l’instant suprême. Je sais qu’elle me mène droit à l’infarctus, mon cher, mais j’accepte ce risque. Chacun a le droit de choisir la mort qui lui convient. Pardonnez-moi de raccrocher, je crains, à trop attendre, de perdre ma rigidité ! »
Et il raccroche bel et bien, le vieux cerf sans ramure !
Je soupire :
« Comme si je n’existais pas. Il se goinfre de sa virilité reconquise, l’Ancêtre. Il n’y a plus que sa queue, pour lui. »
Afin de surmonter ma désilluse, j’appelle Paris, me maudissant de ne pas l’avoir fait en priorité. Je la néglige, ma chère Félicie. Le plaisir passerait-il avant m’man, maintenant ? C’est nouveau, non ? Il tournerait fils indigne, au gré de ses délirades vagabondes, ton pote ?
The cri :
— Mon grand ! Enfin ! Je ne savais plus que penser ! Ai-je assez prié la petite sœur Thérèse !
Elle a des sanglots dans la voix, ma vieille poule. Je lui chique comme quoi je me trouve dans un bled où la mousson a arraché les lignes téléphoniques. C’est tout bon, avec elle. Une mère ne demande qu’à avaler les couleuvres que son chiare lui présente. Je lui balance de la tendresse capitonnée surchoix, de celle qui fait chaud au cœur d’une mother, avec des petits mots de circonstance entrecoupés de bisous miauleurs, kif ceux que je lui fais sur la nuque, parfois.
En deux coups les gros la voici rassurée, comblée. Je lui annonce mon retour sous deux ou trois jours. Est-ce qu’elle me confectionnera des « oiseaux sans tête » (paupiettes de veau) ainsi qu’un gratin de cardons ? Ah ! c’est pas la saison des cardons et, en conserve, « ils n’ont rien à voir » ? Par contre, elle est partante pour un gâteau de foies de volailles. D’accord ? Avec une sauce tomate contenant des morceaux de ris de veau et des olives vertes. Bon, on conclut un gentlemen’s agreement sur le gâteau de foies. Arrosé d’un Condrieux rouge, ça risque de ne pas être triste.
Je commence par en avoir plein les galoches de la bouffe asiatique. Bien sûr, c’est pas mauvais, mais le moment vient rapidos où le souvenir de la Mère Brasier te fout des langueurs stomacales.
Je ne sais pas comment s’arrangent les filles de Malaisie, mais elles sont toutes plus belles les unes que les autres. Visage pathétique à force de grâce ; taille en coulant de serviette ; peau qui a la pâleur de leurs porcelaines arachnéennes, douceur suave de l’expression ; mystère infini de ces traits dont la pureté intimide ; yeux presque insaisissables, mais qui te bouleversent lorsque tu parviens à les capter fugitivement. Il leur suffit d’être là pour séduire hommes et femmes venus d’ailleurs. C’est comme un sortilège qui leur est accordé et qui, partout les escorte.