Il faut avoir l'œil à tout. Il interroge Berthier. A-t-on, comme il l'a demandé, imposé aux hommes une baignade quotidienne, le nettoyage des uniformes ? Où en est l'impression du Courrier d'Égypte, ce premier journal qui doit précisément informer l'armée ?
Il regarde Berthier. Il apprécie cet homme efficace, attentif. Il l'estime pour la passion qu'il nourrit à l'égard d'une Milanaise, Mme Visconti, laissée en Italie. Berthier veut qu'on lui en parle.
- Je comprends cette passion mais non cette adoration, murmure Napoléon.
Berthier baisse la tête. Il a demandé à rentrer en Europe. Il n'a pas caché ses raisons. Mais il sait que la flotte est détruite.
- Sur une frégate, ajoute Napoléon, bientôt vous la rejoindrez.
Puis il prend Berthier et Bourrienne à témoin, accuse l'amiral Brueys, imprévoyant, l'amiral Villeneuve, qui n'a pas combattu, a fui la rade, selon tous les récits.
- L'empire de la mer est à nos rivaux, dit-il. Mais si grand que soit ce revers, il ne peut être attribué à l'inconstance de la Fortune ; elle ne nous abandonne pas encore, bien loin de là, elle nous a servis dans cette opération, au-delà de ce qu'elle a jamais fait.
Il voit l'étonnement de Bourrienne et de Berthier.
- Il ne nous reste plus qu'à organiser notre conquête, explique-t-il.
» Ce que j'aime dans Alexandre, poursuit-il, ce ne sont pas ses campagnes mais ses moyens politiques. C'est d'un grand politique que d'avoir été à Ammon pour régner sur l'Égypte.
Berthier et Bourrienne comprennent-ils ?
- Mon projet, ajoute Napoléon, est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l'être. C'est là, je crois, la manière de reconnaître la souveraineté du peuple. Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple de Salomon...
Il s'interrompt. Le 18 août, il assistera à la fête du Nil, puis, quelques jours après, à celle donnée à la gloire de Mahomet, et le 21 septembre, on célébrera la fête de la République et, plus tard, le souvenir du 13 Vendémiaire, le 4 octobre. Il faut, ces jours-là, que les corps de musique, les généraux en grand uniforme, les troupes soient rassemblés.
Berthier et Bourrienne s'éloignent.
Demain 15 août 1798, j'ai vingt-neuf ans.
À six heures du matin, le 18 août, alors que le soleil brûle déjà, Napoléon se tient quelques pas en avant du groupe des généraux et des notables cairotes qui se rendent au Megyas.
C'est là qu'on va rompre la digue qui permettra aux flots du Nil d'envahir une partie de la campagne entourant la ville en s'engouffrant dans le canal. Les musiques jouent, on tire des salves. L'eau déferle enfin.
Napoléon regarde ce torrent et cette foule. Il commence à jeter des pièces de monnaie. On se bat pour les ramasser, on le suit quand il retourne vers son palais de la place Ezbekieh.
Le 21 août, la ville est à nouveau en fête pour l'anniversaire de la naissance du Prophète. Napoléon préside aux défilés militaires. Il faut qu'on voie la force. Il s'assied au milieu des ulémas pour le grand banquet. Il déteste cette viande de mouton trop grasse, ces plats trop épicés. Mais il plonge ses doigts dans la sauce, il saisit les morceaux de viande, comme les autres convives.
Le général Dupuy, qui commande la place du Caire, se penche vers Napoléon.
- Nous trompons les Égyptiens, dit-il, par notre simulé attachement à leur religion, à laquelle nous ne croyons pas plus qu'à celle du pape.
Pourquoi lui répondre ? Combien d'hommes acceptent de vivre sans religion ? Et pourrait-on gouverner un peuple qui ne reconnaîtrait pas le pouvoir d'un Dieu ? Et qui ne craindrait pas le châtiment divin ? Ou celui des armes ?
Napoléon veut donc que, le 21 septembre, des forces militaires encore plus nombreuses participent à la fête de la République. Il fait construire sur la place Ezbekieh un grand cirque au centre duquel est dressé un obélisque en bois qui porte le nom des soldats tombés pendant la conquête. Un temple entoure le monument. Il porte sur son frontispice, tracée en grandes lettres d'or, l'inscription : Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Les drapeaux tricolores sont hissés en même temps que les couleurs turques, le bonnet phrygien et le croissant.
Il faut, pour gouverner, unir les forces, les hommes, les idées, et tenir tout cela serré dans une poigne de fer.
Cette pensée a dû être celle de tous les conquérants, de tous les empereurs, de de tous ceux qui ont voulu imposer leur marque dans l'histoire des peuples.
Il est de ceux-là. Il en est sûr maintenant, en voyant ces soldats qui défilent sur la piste du cirque, puis ces cavaliers qui s'élancent pour une course, comme celles qui jadis ont dû se dérouler ici, au temps des civilisations aujourd'hui mortes.
Il s'avance vers un autel sur lequel ont été déposés la table des Droits de l'Homme et le Coran. Il va s'adresser aux soldats, célébrer leurs exploits et exalter la République.
Il parle. Il sent que ses paroles ne rencontrent aucun écho. Personne ne crie : « Vive la République ! » Ces hommes sont las, inquiets de la guerre qu'ils sentent venir avec la Turquie, angoissés à l'idée d'être prisonniers de leur conquête.
Il lève le bras. L'artillerie lance une salve, puis le feu d'artifice illumine le ciel.
L'enthousiasme des hommes est comme une montgolfière qui se dégonfle. Il faut à chaque instant le ranimer. Sinon, rien n'est possible.
Mais lui-même n'oscille-t-il pas ?
Il se donne à sa tâche. Il fonde l'Institut d'Égypte. Il aime s'y rendre. N'en est-il pas le vice-président ?
Monge, le président, l'accueille dans ce palais qui appartenait à Qassim Bey et qui est situé à Nasrieh, dans les faubourgs du Caire.
Tous les savants de l'expédition logent là, dans les bâtiments qui entourent un jardin ombragé.
Napoléon entre dans la salle de réunion qui était jadis le salon principal du harem. Monge, Berthollet, Geoffroy Saint-Hilaire sont assis autour de lui. Il les écoute. Les trouvailles sont innombrables. À Rosette, expliquera plus tard avec passion Berthollet, le capitaine Bouchard a découvert sur la face polie d'un gros bloc de basalte une inscription grecque, qui semble avoir été traduite en hiéroglyphes et en une troisième écriture, qu'on ne peut identifier. Peut-être pourra-t-on enfin déchiffrer les hiéroglyphes en les comparant aux autres graphies ?
Napoléon écoute. Il oublie ses rêves d'empire, cette idée de marcher vers l'Inde, de nouer une alliance avec Tipoo Sahib, le sultan de Mysore, qui est si antianglais qu'il a accepté que les Français créent à Mysore un club jacobin !
Il visite la bibliothèque qui a été créée dans l'un des bâtiments. Là se côtoient soldats et officiers, et quelques cheiks. Il traverse le jardin, découvre le laboratoire et, plus loin, la maison des peintres. Parfois il participe, dans le jardin de l'Institut, aux discussions des savants.
Il est pris par un autre rêve, celui de la connaissance. Savoir, comprendre. Et l'enthousiasme qui avait été le sien dans ses années d'adolescence le saisit à nouveau : « Dignité des sciences, dit-il en saisissant le bras de Geoffroy Saint-Hilaire. C'est le seul mot qui rende exactement ma pensée. Je ne connais pas de plus bel emploi de la vie pour l'homme, que de travailler à la connaissance de la nature et de toutes les choses à son usage, placées sous sa pensée dans le monde matériel. »
Il continue de parler avec énergie. Il faudrait dresser la carte de l'Égypte, retrouver les traces de ce canal des Pharaons qui partait de Suez vers la Méditerranée.
- Je me rendrai à Suez, dit-il en se levant.
Monge et Geoffroy Saint-Hilaire le raccompagnent jusqu'à l'entrée de l'Institut. Il les dévisage. Ces hommes ont l'air heureux. Il interroge Geoffroy Saint-Hilaire. « Je retrouve ici des hommes qui ne pensent qu'aux sciences, dit Saint-Hilaire d'une voix exaltée. Je vis au centre d'un foyer ardent de lumières... Nous nous occupons avec ardeur de toutes les questions qui intéressent le gouvernement et les sciences auxquelles nous nous sommes volontairement dévoués. »