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Hansteen fit une pause. Il dut respirer profondément deux ou trois fois avant de continuer.

— Ainsi donc, il nous faut faire face à cette situation. Nos difficultés respiratoires vont aller en s’aggravant, de même que les maux de tête. Je ne veux pas essayer de vous tromper. L’équipe de sauvetage ne pourra pas achever ses travaux avant six heures, et nous ne pourrons pas tenir aussi longtemps.

Quelqu’un poussa un soupir angoissé. Le Commodore s’abstint de regarder qui c’était. Un moment plus tard, Mrs Schuster poussa un ronflement volumineux. En d’autres circonstances, cela eût fait rire, mais pas maintenant. Mrs Schuster avait de la chance de dormir, d’être plongée dans une paisible inconscience.

Hansteen remplit ses poumons. Il était devenu fatigant pour lui de parler un peu longuement.

— Si je ne pouvais pas vous apporter quelque espoir, poursuivit-il, je ne vous aurais rien dit. Mais il nous reste une chance, et il nous faut la saisir. Ce que je vais vous demander n’est pas très drôle, mais tout autre choix serait pire. Miss Wilkins, voulez-vous, s’il vous plaît, me passer les somnifères.

Il y eut un silence de mort – qui ne fut même pas troublé par Mrs Schuster – tandis que l’hôtesse tendait au vieil astronaute une boîte métallique. Hansteen l’ouvrit et y prit un petit cylindre blanc de la taille d’une cigarette.

— Vous savez probablement, dit-il, que tous les vaisseaux de l’espace sont tenus d’avoir ce produit dans leur armoire à pharmacie. La piqûre est tout à fait indolore et cela vous plongera dans le sommeil pour dix heures. Cela fera une grosse différence quant à notre sort ultérieur, et sans doute même, je l’espère, la différence qu’il y a entre la vie et la mort. Car le volume de la respiration humaine est réduit de cinquante pour cent pendant le sommeil. Ce qui signifie que l’air dont nous disposons durera deux fois plus longtemps… Suffisamment, je le pense, pour que les sauveteurs puissent nous envoyer de l’oxygène.

«Il est toutefois indispensable qu’au moins une personne reste éveillée pour garder le contact avec ceux-ci. Il serait même préférable qu’il y en eût deux. L’une d’elles sera, naturellement, le capitaine.

— Et je pense que l’autre devrait être vous, dit une voix déjà trop familière.

— Je suis désolé pour vous, Miss Morley, fit le Commodore sans le moindre signe de colère, mais il me paraît inutile de discuter d’une chose qui a déjà été réglée. Et afin d’éviter tout malentendu…

Avant que quiconque ait pu comprendre ce qui se passait, Hansteen avait enfoncé dans son avant-bras l’aiguille du petit cylindre.

— J’espère vous revoir tous dans dix heures, dit-il très lentement, mais d’une voix très ferme.

Déjà il se dirigeait vers le fauteuil le plus proche. Il s’y laissa tomber et presque aussitôt sombra paisiblement dans l’inconscience.

Et voilà, songea Pat. Le Commodore a fini de jouer son rôle pour le moment.

Il eut envie d’adresser quelques paroles bien senties à Miss Morley, mais il pensa que ce serait au détriment de la dignité avec laquelle Hansteen avait agi.

— Je suis le capitaine de ce bateau, dit-il d’une voix basse mais ferme. Et à partir de maintenant, vous ferez ce que je vous dis.

— Pas moi, s’écria l’indomptable Miss Morley. J’ai payé ma place, et j’ai des droits. Je n’ai pas la moindre intention de prendre cette chose.

Cette terrible femme était insupportable, mais Pat se sentit obligé d’admettre qu’elle avait de l’estomac. En un clin d’œil il vit le cauchemar que serait pour lui la présence de cette femme pendant les dix heures à venir, et sans qu’il y eût personne d’autre avec qui il pût parler.

Il jeta un regard à l’un des hommes qui avaient pour mission d’assurer la discipline : Robert Bryan, l’ingénieur civil de la Jamaïque, qui se trouvait le plus près de Miss Morley. Bryan semblait décidé à entrer en action, mais Pat espérait encore que cet incident déplaisant pourrait être évité.

— Je ne veux pas discuter vos droits, dit-il. Mais si vous aviez lu ce qui est imprimé sur votre billet vous auriez vu qu’en cas d’alarme, j’ai la responsabilité absolue de ce qui se passe sur le bateau. En outre, ce que l’on vous demande est pour votre propre bien. Pour ma part, j’aimerais mieux être endormi que rester éveillé tandis que l’équipe de secours essaiera de nous atteindre.

— Je suis bien de votre avis, dit le professeur Jayawardene d’une façon assez inattendue. Comme le Commodore l’a dit, nous ménagerons ainsi l’air que nous respirons. C’est notre seule chance de salut. Miss Wilkins, voulez-vous me donner une de ces ampoules…

Ces calmes paroles eurent pour effet d’abaisser la température émotionnelle, tandis que le professeur glissait doucement, paisiblement dans l’inconscience.

En voilà deux, pensa Pat. Il en reste encore dix-huit…

— Ne perdons pas de temps, dit-il. Comme vous le voyez, la chose est absolument indolore. Il y a une minuscule aiguille hypodermique dans chaque cylindre, et l’effet est moindre que celui d’une piqûre d’aiguille.

Sue Wilkins déjà distribuait autour d’elle les petits tubes à l’aspect inoffensif, et plusieurs passagers s’en servirent aussitôt. L’avocat Irving Schuster, avec une tendresse pleine de pudeur, fit lui-même l’injection à sa femme déjà endormie. Puis ce fut le tour de l’énigmatique Mr Radley. Il en restait encore une douzaine. Qui serait le suivant ?

Sue Wilkins s’approcha de Miss Morley. Celle-ci était-elle encore décidée à créer un incident ?

Elle l’était, immanquablement.

— Je pense, dit-elle, que je me suis fait clairement comprendre. Je ne veux pas de cette chose… Eloignez ça de moi s’il vous plaît.

Robert Bryan commençait déjà à se mettre en mouvement. Mais la voix ironique de l’Anglais David Barrett se fit entendre :

— Ce qui tracasse visiblement cette aimable dame, Capitaine, fit-il sarcastiquement, c’est qu’elle craint que vous ne preniez avantage de la situation quand elle sera endormie.

Pendant quelques secondes, Miss Morley, furieuse, fut hors d’état de parler. Ses joues étaient devenues écarlates.

— Je n’ai jamais été insultée de pareille façon… commença-t-elle.

— Moi non plus, madame, l’interrompit Pat, achevant de la désorienter.

Elle regarda autour d’elle, et parmi des visages graves elle put en voir d’autres qui souriaient ironiquement malgré la situation dramatique. Elle comprit enfin qu’elle n’avait qu’une façon de s’en sortir et se montra aussitôt très docile.

Quand elle fut endormie dans son fauteuil, Pat poussa un profond soupir de soulagement. Après ce petit épisode, le reste serait aisé.

Il se tourna vers Mrs Williams, dont l’anniversaire avait été célébré d’une façon assez Spartiate seulement quelques heures plus tôt. Elle contemplait avec une sorte d’effroi glacé le petit cylindre qui était dans sa main. La pauvre femme était visiblement terrifiée, et nul n’aurait pu la blâmer. Dans le siège voisin, son mari avait déjà perdu connaissance. Pat se dit qu’il n’avait pas été très galant d’opérer sur lui-même d’abord et de laisser sa femme affronter seule cette épreuve.

Mais avant qu’il ait pu intervenir, Sue avait déjà fait le nécessaire.

— Je m’excuse, Mrs William, dit-elle. Mais j’ai commis une erreur. Je vous ai donné une ampoule vide. Voulez-vous me la rendre…

Elle fut si prompte que l’autre n’eut pas même le temps de s’apercevoir de ce qui lui arrivait. Cela ressembla à un tour de passe-passe. A peine Sue avait-elle pris le tube des mains de celle qui n’osait pas s’en servir qu’elle avait effectué la petite injection. Mrs Williams s’endormit instantanément à côté de son mari.