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La poussière des sabots flottait maintenant sur le paysage. Mêlée à la sueur des hommes et au souffle des bêtes, elle s'enroulait autour de mes papilles, je l'aspirais sans la garder longtemps en bouche, comme un novice, je la crachais pour m'admirer à l'exercice, comme j'avais fait la première fois, onze ans plus tôt.

Ne croyez pas que l'on fume par rébellion. C'est tout le contraire. Le conformisme, voilà ce qui pousse vers la cigarette. L'envie de ressembler au mec Gilles, qui levait fille sur fille pendant que je stagnais avec mon défaut d'élocution.

J'étais en quatrième. J'ai été faible. J'en ai pris une.

Tout de suite je me suis senti mieux dans ma peau comme si on m'avait mis entre les lèvres un bâtonnet de maréchal. Pendant quelques mois je me suis surpris à vivre comme les autres. Je ne brillais toujours pas au collège, où je me maintenais à B dans toutes les matières, mais je suis devenu plus ouvert, j'ai eu d'autres amis que le mec Gilles et Zed. Pas étonnant que je sois devenu accro.

À quinze ans, je fumais déjà mon demi-paquet par jour.

Pourtant je ne suis jamais arrivé à me débarrasser d'un sentiment de malaise, comme si en fumant je transgressais quelque principe fondamental. C'était d'autant plus remarquable qu'à l'époque je n'avais pas encore pris pleinement conscience des dangers moraux de la cigarette. Je savais bien sûr pour le cancer et l'accoutumance, mais je ne voyais pas au-delà. L'exploitation des pays pauvres, la pollution de la planète par les usines de façonnage, la déforestation massive pour permettre les plantations de tabac, tous ces aspects pétrole de la cigarette ne me sont apparus que plus tard, mortel tard.

Après le bac, mes yeux se sont enfin ouverts, et j'ai essayé de lutter. Je me battais comme un diable mais les dés étaient pipés. Outre l'accoutumance, qui avait déjà fait son ravage, les Cow-boys trouvaient dans ma libido une alliée redoutable. Car c'était à la cigarette que je devais mes rares conquêtes féminines. Le bégaiement inhibait mes capacités sociales. Même s'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, si je puis dire, il se dressait comme les Alpes entre moi et les autres. De fait, la cigarette a été ma seule attache sociale. Un tiret entre moi et ce cloaque fait de jeunes gens qui mordaient dans la vie. J'entrais dans un bar, j'allumais ma clope, et ça y était, je me fondais dans le moule, j'étais comme eux, je n'avais pas à parler, je faisais illusion.

Il a fallu attendre mon stage à la Foulée verte pour que la bataille contre la cigarette prît un tournant plus favorable. Pourtant ce n'était pas gagné, loin de là! Il y avait Celsa et ses formes envoû… Voilà, ça m'a échappé, j'ai encore réduit la femme (et quelle femme! la vice-présidente en personne) à des images sexuelles stéréotypées. Décidément, je suis bio faible, une larve pour tout dire.

Retournons à ma chambre.

J'en ai pris une, je l'ai mise en bouche sans l'allumer, et j'ai aspiré de la fumée imaginaire. Ces mimiques m'ont soulagé complètement, je n'ai plus pensé à la femme, je l'ai oubliée, et j'ai pu m'endormir.

Mon sommeil a été agité. Cette nuit-là j'ai fait un rêve qui a été prémonitoire à bien des égards.

Je marchais sur un pont sans fin. Au loin, quelque part sur la ligne d'horizon, on devinait un globe lumineux d'une beauté sans pareille. La lumière était si puissante qu'on avait du mal à la regarder, cependant elle portait en elle un je-ne-sais-quoi de voluptueux et de protecteur, un peu comme si la quintessence de la Foulée verte s'était concentrée en cet endroit paradisiaque.

Je marchais donc vers le globe, rempli d'une joie indicible. Soudain on m'a tiré par le bord du poncho. Je me suis retourné et j'ai vu l'horrible handicapé qui me tendait quelque chose que j'ai pris d'abord pour un paquet de cigarettes géant. J'ai essayé de le repousser, en lui criant que je ne fumais plus, mais il insistait et ses monstrueuses pattes me tiraient vers le bord du pont. Encore un peu et je serais tombé. Alors je l'ai poussé violemment, sa main s'est enfin décrochée, sa gorge a émis un chuintement qui n'était pas sans rappeler un pneu crevé, et il a basculé par-dessus la rambarde. J'en étais débarrassé. J'allais repartir de l'avant vers le globe de mes rêves, quand j'ai vu que la boîte géante m'était restée entre les mains. C'était une cassette vidéo. En caractères d'imprimerie, il y était marqué “Ce que la Foulée verte a fait dans le parking”. J'en suis resté abasourdi comme après un électrochoc sur une chaise électrique américaine.

– C'est impossible, ai-je crié (dans mes rêves je ne bégaie jamais). Saint-Cyr a mis l'autocollant!

Là je me suis réveillé. Le soleil montrait cinq heures du matin. J'avais souffrance à la tête. J'ai fait quelques mouvements de relaxation, et je suis parti au bureau. Je ne pensais plus qu'au handicapé. La cigarette et la femme étaient passées au second plan, écrasées, par le fauteuil roulant.

Et si c'était vrai, me suis-je demandé. Et si quelqu'un avait effectivement enregistré notre performance? Non que je doutasse de notre légitimité à perforer des voitures, mais j'avais crainte des médias. Si elle tombait entre les mains de journalistes peu scrupuleux, cette vidéo pourrait nous créer des ennuis.

J'en ai parlé à Ulis dès que j'en ai eu l'occasion.

Il m'a écouté attentivement.

– N'aie pas d'inquiétude, mon fils, m'a-t-il dit simplement. Il n'y a pas de handicapé qui nous poursuit. C'est ton imagination. L'immeuble de Handicap demain est à plus de cent mètres du nôtre. Ils n'avaient aucune chance de nous voir dans le parking. Pour te défaire des images repoussantes liées aux plégiques, tu devrais essayer la position du figuier repentant. Dix minutes, deux fois par jour. C'est ce que je pratique.

Mon soulagement n'a pas duré longtemps car il a ajouté:

– Cependant, la vidéo du parking existe effectivement.

J'ai failli m'avaler. Voyant mon état proche de la syncope, Ulis m'a pris par les épaules.

– Calmos, Julien. Elle n'est pas chez le handicapé, cette cassette, mais chez les vaccins. Ils nous ont envoyé un négociateur hier soir, quand tu étais déjà parti. Ils ont réussi à récupérer la bande correspondant à la plage horaire 13 h-14 h, en soudoyant, eux aussi, la société de surveillance. Malgré l'autocollant arc-en-ciel, on y voit pas mal de choses, hélas. C'est un jeu de morveux que de l'éclaircir par ordinateur. Heureusement que nous avions déjà l'enregistrement où l'on entend ces vandales à l'œuvre. L'image est un peu cryptée à cause du sparadrap, mais quand même, si l'on procède image par image, leur violence est à visage découvert. Sans cet enregistrement, ils nous enfonçaient, les déchets!

– Faire quoi top top journalistes?

– Rien, Julien. Et surtout pas les journalistes dont on connaît la duplicité. Les médias sont comme une ceinture d'explosifs. Ils peuvent te sauter à la figure sans crier gare. Retiens ça pour le futur. Certes, dans une situation de conflit face à un industriel, comme ils recherchent les gros titres, ils sont facilement manipulables dans notre sens, et il ne faut pas hésiter à les utiliser, mais là, confrontés à une autre ONG, la situation est inédite, dieu sait quel camp ils pourraient privilégier. Méfie-toi des journalistes, petit Julien. (Que n'ai-je recopié ces paroles cent fois! Dix mille fois! Bien des déboires nous auraient été évités.) Les vaccins nous tiennent, nous les tenons, c'est une situation perd-perd. Zéro. Leur négociateur en a convenu également. Bref, il va falloir qu'on s'en sorte sans faire appel à des arbitres extérieurs. Mais pour l'instant, on est en situation de cessez-le-feu.

Effectivement, les bénévoles semblaient moroses. On les voyait qui rongeaient leur frein. Josas tapait du pied contre une table. Saint-Cyr lançait des boulettes de papier dans la corbeille.

– Cessez-le-feu de mes ovaires, râlait-on de partout. Si cela va résoudre quoi que ce soit!

La situation se résumait à ceci. Les pourparlers étaient engagés sur la base d'une résolution commune, dite 001. Les vaccins nous avaient présenté la facture pour les voitures abîmées, nous avions fait de même pour les vélos. Le solde était en leur faveur, évidemment, car la référence pour ces mini-bourgeois était le prix en magasin et non la valeur morale ou civique des objets. Passons. Cette différence, ils voulaient bien la publier en pertes et profits si on leur cédait la location d'un de nos étages et du parking dans sa totalité, sans frais et sur la base de nos anciens loyers. Nous, nous voulions une compensation pour le poster du pingouin, qui était une épreuve originale, difficile à trouver en France. De plus, Ulis avait une exigence éthique: que toutes les voitures des vaccins soient équipées de pots catalytiques de nouvelle technologie rhodium sur céramique.

C'était donc sur ces bases que s'était ouverte cette première négociation entre les belligérants, le cessez-le-feu devant être appliqué pendant une période consécutive de quarante-huit heures sans violation d'aucune sorte.

– La paix est une ambition digne de la Foulée verte, disait Ulis à ses troupes démotivées. Patientez, mes amis!

– Facile à dire, bougonnaient les bénévoles.

Jamais quarante-huit heures n'ont paru aussi longues. Rythmées de propositions et de contre-propositions, elles s'allongeaient dans nos têtes jusqu'à faire tressaillir le plus petit de nos neurones, elles nous serraient tels des serpents de Laocoon. À chaque aller et retour, il paraissait de plus en plus clair que notre position n'était pas fameuse. Les ficelles financières étaient dans leur camp. On s'était laissé faire avec la valorisation des voitures.

– Il faudrait reprendre l'initiative, maugréait Celsa. Leur faire lâcher des billes ne sera possible que s'ils connaissent pleinement notre capacité de nuisance.

– Nous n'avons qu'une parole, répondait Ulis.

– Ils ne se gêneraient pas à notre place.

– C'est pourquoi ils ne sont pas à notre place, répondait Ulis.

– Tu as vu qu'ils ont profité du cessez-le-feu pour mettre des enfants brunâtres plein l'ascenseur?

– C'est l'affaire de leur conscience, répondait Ulis.

– Et tu leur ferais confiance, après tous leurs mensonges?