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Mme Lentz était aux anges : de la galerie du premier on lui avait jeté une rose, un peu fanée, mais une rose quand même. Sous la table, elle enroula sa jambe autour de celles de Malko.

Felipe mangeait sans un mot, arrosant ses tamales d’une sauce qui aurait fait des trous dans la table.

Mme Ariman arriva au moment où ils attaquaient le poulet et leur seconde bouteille de tequila. Malko ne la quitta des yeux que lorsque Mme Lentz lui mordit cruellement la main gauche.

Christina Ariman était belle à ravir. Moulée dans une robe du soir blanche pailletée, sa peau mate ressortait encore mieux. Elle avait un chignon et semblait planer au-dessus de la foule, grâce à sa taille. On aurait pu la prendre pour une froide princesse inca sans son regard : deux taches claires et chaudes, qui enveloppèrent Malko d’un brouillard doré. C’était les yeux d’une femme qui aimait les hommes comme on aime les fourrures.

Par hasard, elle s’était assise face à Malko. À sa droite, il y avait un homme jeune, au visage indien sculptural, qui lança un regard haineux à Malko ; et à sa gauche un petit poussah, aux cheveux luisants de brillantine et à la moustache cirée : Sancho Pança. Les cinq autres hommes de la table étaient stupéfiants : tous vêtus de clair, ils avaient le même visage dur et orgueilleux, les cheveux rejetés en arrière et l’œil noir.

— Ce sont les cinq frères Mayo, glissa Felipe à Malko. Votre organisation devrait les engager, señor SAS. Ce sont les tueurs les plus dangereux de l’Amérique centrale. Malheureusement, ils ne sont pas à vendre.

— Ils travaillent pour elle ?

— Pas pour elle. Avec elle. Ils n’aiment pas l’argent. Ils vivent dans la villa Ariman. De temps en temps, ils disparaissent. Ils vont à Cuba ou ailleurs. Les Américains avaient monté une base clandestine d’entraînement pour les anticastristes, au sud de Campêche, près de la frontière du Guatemala. Les frères Mayo y sont allés. La nuit. Ils ont coupé la gorge à tous les instructeurs gringos et ils ont planté un poignard dans le cœur du chef des Mexicains. Puis ils sont repartis. La base a été fermée.

— Pourquoi font-ils cela ?

— Ils ont du sang indien. Ils haïssent les gringos et les Américains. C’est pour cela qu’ils se sont mis au service de Castro. Ils rêvent de libérer tout le continent de l’influence américaine. Pour cela ils sont prêts à tout.

Malko regarda Felipe en biais :

— Vous aussi, vous avez du sang indien, non ?

Felipe rit :

— Qui n’en a pas ici, señor SAS ? Mais la race indienne est vieille. Son temps est passé.

Furieuse d’être tenue à l’écart, Mme Lentz se leva sans mot dire et se dirigea vers les toilettes. Felipe en profita.

— J’ai des nouvelles du Chamalo, dit-il rapidement. On a vu sa voiture sur la route d’Acapulco. J’espère pouvoir le faire suivre à son arrivée.

— Acapulco ? C’est dans le coin qui nous intéresse ?

— Oui. Il faudrait y aller.

Mme Lentz revenait. Ils se mirent à parler pêche au requin.

Plusieurs fois, Malko accrocha le regard de Christina Ariman. Toujours, il détournait le regard le premier. Pour une fois, ses yeux d’or ne semblaient pas faire d’effet. En revanche il surprit dans les yeux de la métisse une lueur qui lui laissa penser que les cheveux blonds étaient appréciés dans ce pays.

Malko comprenait l’espagnol. Aussi saisissait-il des bribes de la conversation que Christina dirigeait. Ils parlaient de l’élection de Diaz, le nouveau Président de la République.

Un orchestre tonitruant s’empara de la scène. Après quelques mariachis, il se mit à jouer une étrange musique, faite de congas, de sambas, de meringue, assez envoûtante. Aussitôt les dîneurs se ruèrent sur la piste, se trémoussant à qui mieux-mieux.

Christina Ariman se leva majestueusement et suivit sur la piste l’éphèbe qui était à sa droite. Elle dansait avec une grâce merveilleuse, et sa robe très décolletée offrait aux yeux une poitrine magnifique. Malko réfléchissait. Il n’aurait pas de sitôt une occasion aussi bonne. Il se leva et prit par la main Mme Lentz. Avec une petite prière d’excuses à l’adresse de ses ancêtres viennois, il se lança dans la mexicanerie.

A peine sa danseuse eut-elle touché la piste qu’elle se mit à onduler à une vitesse vertigineuse. Les yeux presque révulsés, elle se trémoussait comme si sa vie en dépendait, rejetant la tête en arrière, donnant de furieux coups de reins, comme pour répondre à une étreinte invisible. Chaque fois que la soie de son tailleur effleurait Malko, il se sentait une furieuse envie de la prendre dans ses bras pour de bon et d’aller continuer ailleurs ce qu’elle commençait si bien toute seule.

Christina Ariman avait disparu à l’autre bout de la piste. Par petites touches sur les hanches, Malko commença sournoisement à pousser Ilna Lentz dans la bonne direction, sans interrompre sa transe.

Bientôt, il se trouva juste derrière l’Indienne. C’est elle qui tourna la première. Leurs regards se rencontrèrent. Il y eut un bref combat silencieux, puis Christina ébaucha un très, très vague sourire. Malko répondit avec ses deux taches d’or, en essayant d’y mettre le plus de choses possible. Puis il s’éloigna. Il ne fallait pas donner l’éveil à sa tigresse. Il la ramena, toujours en transe vers la table. Lui se contentait de bouger un peu les pieds. Il avait horreur de ces rythmes tropicaux, plus proches de l’épilepsie que de la valse.

Il y eut un break. Excitée par la musique, Mme Serge Lentz avait visiblement envie de donner libre cours à son tempérament volcanique.

Pour couper court, Malko se leva et disparut dans les toilettes.

Quand il revint, la musique endiablée avait repris. Il frôla Christina et son estomac se noua. Cette femme l’attirait comme jamais aucune femme ne l’avait attiré. Elle avait tout : la beauté, l’intensité, l’intelligence et une classe de reine. Résigné, il repartit sur la piste. Il y avait maintenant un monde fou. Les gens se moquaient de leur dîner et les maîtres d’hôtel en profitaient pour faire disparaître les plats, à peine entamés, qu’ils revendaient à prix d’or aux restaurants du quartier.

Cette fois, il fallut à Malko plus de prudence pour retrouver Christina Ariman. Mme Lentz avait abandonné l’Offrande au Soleil pour une danse du ventre à deux. Mais elle était toujours en transe…

La manœuvre réussit encore une fois. Christina dansait avec un des frères Mayo. Malko s’approcha d’eux au maximum. Une nouvelle fois il capta le regard de la belle Indienne. Mais comme s’il avait senti l’échange d’effluves, son cavalier la fit brusquement pivoter et Malko se trouva nez à nez avec le Mexicain, qui le dévisageait avec une haine et un mépris non dissimulés.

C’était maintenant ou jamais qu’il fallait tenter le coup. Malko s’humecta les lèvres. S’il échouait, les Mayo le mettraient en pièces.

Il fit glisser entre ses doigts le bout de papier qu’il avait coincé sous sa chevalière. D’une main ferme, il s’arrangea pour rester à proximité de Christina. Comme si elle avait compris, elle ne bougeait presque plus non plus.

Sur une tornade de maracas, la danse se termina, Malko laissa Ilna Lentz partir devant. Christina venait derrière lui. En humant son parfum, il la sentit s’approcher. Sans se retourner, il s’écarta légèrement. Elle arriva à sa hauteur. Une fraction de seconde, ils se frôlèrent. Elle était de la même taille que lui et il avait compté là-dessus. Leurs mains se touchèrent. Le cœur dans la gorge et tout le corps contracté, il tendit le papier plié. Mayo arrivait derrière lui.