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Alors que notre vie dépendait du bon vouloir et des humeurs de notre maître, comment n’aurais-je pas maudit mon père, mon frère et mon roi qui accueillaient des infidèles dans nos ports et sur notre terre, les honoraient, préparaient avec eux le siège de villes chrétiennes parce qu’elles appartenaient à l’empereur Charles Quint, au roi des Espagnes ou au duc de Savoie ?

Je n’ai donc eu aucun remords quand, au soir de la bataille de Lépante, j’ai vu flotter par centaines des cadavres d’infidèles au milieu des rames, des épaves brisées, des mâts rompus par la canonnade. J’ai éprouvé au contraire le sentiment d’une mission accomplie, d’un juste devoir rempli.

Éclairée par les incendies qui achevaient de dévorer les galères musulmanes, la mer était comme du sang.

Je devinais, courant au milieu des flammes, les silhouettes de nos soldats, de nos marins, des forçats chrétiens qu’on avait libérés de leurs chaînes pour le temps des combats. Ils pillaient les coffres des pachas, s’enveloppaient de tissus de soie, achevaient ou jetaient à la mer les blessés infidèles.

De temps à autre, dominant le son des trompettes, des castagnettes et des tambours, voire le crépitement des ultimes arquebusades, des cris retentissaient : « La victoire est à nous ! » lançaient d’une galère à l’autre les chrétiens. C’était comme un rugissement qui roulait sur la mer rougie.

J’étais appuyé au château de poupe de la Marchesa.

Blessés et morts gisaient autour de moi parmi les débris de bois.

Assis à mes côtés, Miguel de Cervantès étanchait le sang qui coulait de son bras et de sa main gauches, main brisée par une décharge d’arquebuse.

Les vêtements déchirés, l’armure bosselée, Vico Montanari somnolait contre mon épaule.

Le visage balafré par un coup de lame, Benvenuto Terraccini regardait la tête du christ que j’avais posée sur mes genoux, la tenant à deux mains. Il répétait qu’il avait toujours su que son œuvre nous protégerait, qu’elle était signe de victoire, parce qu’une volonté divine avait guidé sa main lorsqu’il avait sculpté le bois.

Plus loin sur le pont, parmi les corps allongés, j’ai reconnu celui d’Enguerrand de Mons.

J’ai craint, en découvrant les taches de sang qui maculaient sa cape blanche de chevalier de Malte, qu’il n’eût succombé.

J’ai fermé les yeux et prié Dieu qu’il me fasse compagnon du dernier voyage d’Enguerrand de Mons.

Nous cheminions de conserve depuis si longtemps !

Enguerrand de Mons et moi nous nous étions d’abord griffés, mordus, empoignés, battus à coups de branche ou d’épée dans les forêts qui entourent la Grande Forteresse de Mons et le Castellaras de la Tour. Puis nos familles s’étaient réconciliées pour quelques mois.

Le roi François Ier avait cessé sa guerre contre l’empereur Charles Quint et décidé de se rapprocher de la sainte Église et de son pontife, Clément VII Je n’ai compris cela que plus tard, quand j’ai cherché à déceler pourquoi, après s’être tant haïs, les Mons et les Thorenc chevauchaient côte à côte sur la route qui, par Draguignan, conduit à Marseille.

J’écoutais. J’observais. J’entendais le père Verdini raconter comment les « mal-sentants de la foi » avaient défié le roi jusqu’en son château de Blois en affichant des placards imprimés sur la porte de la chambre du souverain.

Il avait pu y lire qu’il n’était, lui, le Très Chrétien, qu’un homme qui refusait la vérité sainte, qui professait, comme tous les papistes, les « horribles, grands et insupportables abus de la messe papale inventée directement contre la sainte cène de Notre-Seigneur, seul médiateur et sauveur Jésus-Christ. »

Furieux, le roi avait appris que ces placards avaient été répandus partout et qu’à Paris une statue de la Vierge avait été brisée au coin de la rue du Roi-de-Sicile et de la rue des Juifs, qu’en d’autres villes du royaume les huguenots, les adeptes de la secte luthérienne, avaient commis de semblables sacrilèges.

Alors François Ier avait ordonné qu’on brûle ces prétendus réformés qui n’étaient que de vrais hérétiques. Et dans tout le royaume les flammes des bûchers avaient commencé de s’élever, la chair de grésiller.

Le père Verdini se signait en se félicitant : « Dieu, disait-il, avait éclairé le roi et ceux qui le suivaient. »

Mon père et mon frère avaient regagné le Castellaras de la Tour. Ils avaient assisté à toutes les messes que le père Verdini célébrait dans notre chapelle. Ils l’avaient écouté, sans ciller, vouer à l’enfer les « mal-sentants de la foi », mais aussi ceux – et sa voix avait tremblé – qui prenaient langue avec les infidèles afin qu’une alliance impie se noue entre un royaume chrétien et les profanateurs du tombeau du Christ.

Puis j’avais appris avec étonnement que nous allions nous mettre en route pour Marseille en compagnie des sieurs et dames de Mons.

Je n’avais jamais vu le père Verdini dans un tel état d’exaltation. Il m’annonça que le pape Clément VII et le roi François Ier allaient se rencontrer. Le pape se rendrait à Marseille avec une flotte de dix-huit galères. Sur l’une d’elles avait pris place sa nièce, Catherine de Médicis, dont le souverain pontife allait célébrer le mariage avec Henri, fils du roi Très Chrétien.

Le père Verdini avait répété que Dieu avait enfin dessillé les yeux du souverain et qu’ainsi la chrétienté serait unie, que c’en serait bientôt fini des huguenots, des « mal-sentants de la foi » ; qu’enfin rassemblés et plus forts que jamais les chrétiens pourraient lutter contre l’infidèle, et le chasser de Jérusalem.

Tout au long de ce voyage dans une campagne qui sentait les fruits mûrs et le raisin pressé, où parfois nous franchissions à gué des rivières gonflées par les pluies de septembre, j’ai chevauché près de la voiture où se tenaient les dames de Mons.

L’une d’elles était une jeune fille que j’imaginais de mon âge, dont les blonds cheveux étaient noués en longues tresses rassemblées en chignon.

Lorsque je l’avais vue, j’avais remercié Dieu d’avoir permis la naissance d’une personne dont la rencontre me donnait la joie et l’émotion les plus fortes que j’eusse jamais éprouvées.

Elle se nommait Mathilde et était la sœur d’Enguerrand de Mons.

À Marseille, lors de l’entrée du pape qui s’avançait, précédé du saint sacrement, au milieu des acclamations de la foule agenouillée, puis le lendemain, lorsque le roi et la reine défilèrent à leur tour dans la ville avec leurs officiers de maison, et ensuite encore, lors de la célébration du mariage, je n’ai regardé que Mathilde de Mons.

Elle était à peine plus jeune que Catherine de Médicis dont j’avais entendu mon père et mon frère dire qu’elle avait dans les quatorze ans.

J’ai donc rêvé de demander à mon père de présenter une demande en mariage aux Mons. Et j’ai imaginé déjà que nous célébrerions notre union, Mathilde et moi, dans la chapelle du Castellaras de la Tour.

Puis le père Verdini, exalté, m’a appris que les familles Mons et Thorenc allaient annoncer le mariage de Guillaume, mon frère, et de Mathilde. Ce fut la première et peut-être la plus grande douleur de ma vie, si inattendue, comme un coup de dague entre mes deux épaules, à la base du cou, quand le sang jaillit à gros bouillons et que le corps n’est plus qu’une gargouille qui se vide.

Seigneur, j’ai souhaité à cet instant que la paix qui s’était établie entre les Mons et les Thorenc soit rompue, et peu importait s’il fallait, pour cela, que le roi François Ier choisît à nouveau de s’allier avec les infidèles, que mon père et mon frère reprissent le chemin de leurs ambassades auprès des Turcs !