Beausire se leva afin de porter un toast.
Ayant salué à la ronde, il prononça:
«Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour célébrer un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. on disait autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu’elle était simplement myope ou malicieuse et qu’elle vient de faire emplette d’une excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la Perle.» Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains; et Roland père se leva pour répondre.
Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu lourde, il bégaya:
«Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n’oublierai jamais votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs.» Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne trouvant plus rien.
Jean, qui riait, prit la parole à son tour:
«C’est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd’hui cette preuve touchante de leur affection.
Mais ce n’est point par des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre amitié n’est point de celles qui passent.» Sa mère, fort émue, murmura:
«Très bien, mon enfant.» Mais Beausire s’écriait:
«Allons, madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe.» Elle leva son verre, et, d’une voix gentille, un peu nuancée de tristesse:
«Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal.» Il y eut quelques secondes d’accalmie, de recueillement décent, comme après une prière, et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit cette remarque:
«Il n’y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses.» Puis se tournant vers Roland père:
«Au fond, qu’est-ce que c’était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien intimes avec lui?» Le vieux, attendri par l’ivresse, se mit à pleurer, et d’une voix bredouillante:
«Un frère… vous savez… un de ceux qu’on ne retrouve plus… nous ne nous quittions pas… il dînait à la maison tous les soirs… et il nous payait de petites fêtes au théâtre… je ne vous dis que ça… que ça… que ça… Un ami, un vrai… un vrai… n’est-ce pas, Louise?» Sa femme répondit simplement:
«oui, c’était un fidèle ami.» Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d’autre chose, il se remit à boire.
De la fin de cette soirée il n’eut guère de souvenir. on avait pris le café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se coucha, vers minuit, l’esprit confus et la tête lourde. Et il dormit comme une brute jusqu’à neuf heures le lendemain.
– IV -
Ce sommeil baigné de champagne et de chartreuse l’avait sans doute adouci et calmé, car il s’éveilla en des dispositions d’âme très bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s’habillant, ses émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en même temps que les causes extérieures.
Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu’un seul des fils Roland héritait d’un inconnu; mais ces créatures-là n’ont-elles pas toujours des soupçons pareils, sans l’ombre d’un motif, sur toutes les honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu’elles parlent, injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent irréprochables? Chaque fois qu’on cite devant elles une personne inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et s’écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c’est du propre! Elles ont plus d’amants que nous, seulement elles les cachent parce qu’elles sont hypocrites. Ah! oui, c’est du propre!» En toute autre occasion il n’aurait certes pas compris, pas même supposé possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, si bonne, si simple, si digne. Mais il avait l’âme troublée par ce levain de jalousie qui fermentait en lui.
Son esprit surexcité, à l’affût pour ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire à son frère, avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks des intentions odieuses qu’elle n’avait pas eues. Il se pouvait que son imagination seule, cette imagination qu’il ne gouvernait point, qui échappait sans cesse à sa volonté, s’en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise dans l’univers infini des idées, et en rapportait parfois d’inavouables, des honteuses, qu’elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les replis insondables, comme des choses volées; il se trouvait que cette imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son cœur, assurément, son propre cœur avait des secrets pour lui; et ce cœur blessé n’avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver son frère de cet héritage qu’il jalousait? Il se suspectait lui-même, à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les mystères de sa pensée.
Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le tact, le flair et le sens subtil des femmes. or cette idée ne lui était pas venue, puisqu’elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n’aurait point fait cela, elle, si le moindre soupçon l’eût effleurée. Maintenant il ne doutait plus, son mécontentement involontaire de la fortune tombée sur son frère et aussi, assurément, son amour religieux pour sa mère avaient exalté ses scrupules, scrupules pieux et respectables, mais exagérés.
En formulant cette conclusion, il fut content, comme on l’est d’une bonne action accomplie, et il se résolut à se montrer gentil pour tout le monde, en commençant par son père dont ces manies, les affirmations niaises, les opinions vulgaires et la médiocrité trop visible l’irritaient sans cesse.
Il ne rentra pas en retard à l’heure du déjeuner et il amusa toute sa famille par son esprit et sa bonne humeur.
Sa mère lui disait, ravie:
«Mon Pierrot, tu ne te doutes pas comme tu es drôle et spirituel, quand tu veux bien.» Et il parlait, trouvait des mots, faisait rire par des portraits ingénieux de leurs amis. Beausire lui servit de cible, et un peu Mme Rosémilly, mais d’une façon discrète, pas trop méchante. Et il pensait, en regardant son frère: «Mais défends-la donc, jobard; tu as beau être riche, je t’éclipserai toujours quand il me plaira.» Au café, il dit à son père:
«Est-ce que tu te sers de la Perle aujourd’hui?
– Non, mon garçon.
– Je peux la prendre avec Jean-Bart?
– Mais oui, tant que tu voudras.» Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il descendit, d’un pied joyeux, vers le port.
Il regardait le ciel clair, lumineux, d’un bleu léger, rafraîchi, lavé par la brise de la mer.