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— Donnez-moi la plus grande ! dit le policier.

Et le Letton les compara.

Au moment où il tendait le vêtement à son compagnon, Il aperçut le pansement détrempé et son visage fut agité d’un tic nerveux.

— C’est grave ?

— Deux ou trois côtes à enlever un de ces jours… Ces mots furent suivis d’un silence. M. Léon, derrière la porte, le rompit en criant :

— Ça va ?…

— Entrez !

La robe de chambre de Maigret ne descendait que jusqu’aux genoux, découvrait de forts mollets velus.

Le Letton, lui, mince et pâle, avec ses cheveux blonds, ses chevilles de femme, avait, dans ce costume, une élégance de clown.

— Les grogs arrivent tout de suite ! Je fais sécher vos vêtements, pas vrai ?

Et M. Léon, ramassant les deux tas mous et suintants, cria, du haut de l’escalier :

— Alors ?… Et ces grogs, Henriette ?…

Puis il revint sur ses pas pour recommander :

— Ne parlez pas trop haut… Il y a un voyageur de commerce du Havre dans la chambre d’à-côté… Il doit prendre le train à cinq heures du matin…

XVII

La bouteille de rhum

Il serait peut-être exagéré de prétendre que, dans beaucoup d’enquêtes, des relations cordiales naissent entre la police et celui qu’elle est chargée d’acculer aux aveux.

Presque toujours, pourtant, à moins qu’il s’agisse d’une sombre brute, une sorte d’intimité s’établit. Cela tient sans doute à ce que, pendant des semaines, parfois des mois, policier et malfaiteur ne sont préoccupés que l’un de l’autre.

L’enquêteur s’acharne à pénétrer plus avant dans la vie passée du coupable, tente de reconstituer ses pensées, de prévoir ses moindres réflexes.

L’un et l’autre jouent leur peau dans cette partie. Et lorsqu’ils se rencontrent, c’est dans des circonstances assez dramatiques pour faire fondre l’indifférence polie qui, dans la vie de tous les jours, préside aux relations entre hommes.

On a vu des inspecteurs, après avoir arrêté à grand-peine un malfaiteur, se prendre pour lui d’affection, lui rendre visite en prison, le soutenir moralement jusqu’à l’échafaud.

Cela explique en partie l’attitude des deux hommes, lorsqu’ils furent seuls dans la chambre. L’hôtelier avait apporté un réchaud à charbon de bois et de l’eau chantait dans une bouilloire. A côté, entre deux verres et un sucrier, se dressait une haute bouteille de rhum.

Ils avaient froid l’un et l’autre. Serrés dans leurs robes de chambre d’emprunt, ils se penchaient sur ce réchaud trop petit qui n’arrivait pas à les réchauffer.

Il y avait dans leur pose un abandon de corps de garde, de caserne, ce laisser-aller qui n’existe guère qu’entre hommes pour qui les contingences sociales ne comptent momentanément plus.

Peut-être, tout simplement, parce qu’ils avaient froid ? Plus probablement par le fait de la lassitude qui les assaillait en même temps.

C’était fini ! Ils n’avaient pas besoin d’en parler pour le sentir !

Alors, ils se laissaient tomber chacun sur une chaise, ils allongeaient leurs mains vers la bouilloire, regardaient vaguement ce réchaud d’émail bleu qui leur servait de trait d’union.

Ce fut le Letton qui saisit la bouteille de rhum et qui, avec des gestes précis, prépara les grogs.

Quand il eut bu quelques gorgées, Maigret questionna :

— Vous vouliez la tuer ?

La réponse vint aussitôt, prononcée avec la même simplicité :

— Je n’ai pas pu.

Mais tout le visage de l’homme grimaça, agité par des tics qui ne devaient pas lui laisser de répit.

Tantôt les paupières retombaient vivement à plusieurs reprises, tantôt c’étaient les lèvres qui s’étiraient dans un sens ou dans l’autre, tantôt les narines qui se pinçaient.

La physionomie volontaire et intelligente de Pietr s’estompait.

C’était le Russe qui l’emportait, le vagabond aux nerfs hypertendus dont Maigret négligea d’observer les gestes.

C’est ainsi qu’il ne remarqua pas que la main de son compagnon saisissait la bouteille de rhum. Le verre fut rempli, vidé d’un trait, tandis que les yeux commençaient à briller.

— Pietr était son mari ?… Il ne faisait qu’un avec Olaf Swaan, n’est-ce pas ?…

Le Letton se leva, incapable de tenir en place, chercha des cigarettes autour de lui, n’en trouva pas et parut en souffrir. En passant près de la table qui supportait le réchaud, il se versa encore du rhum.

— Ce n’est pas par là qu’il faut commencer ! dit-il. Puis, regardant en face son compagnon :

— En somme, vous savez tout, ou presque tout ?

— Les deux frères de Pskov… Deux jumeaux, je suppose ? Vous êtes Hans, celui qui contemplait l’autre avec admiration et docilité…

— Quand nous étions tout petits, déjà, il s’amusait à me traiter en domestique… Et pas seulement lorsque nous étions seuls, mais devant nos camarades… Il ne disait pas domestique : il disait esclave… Il avait remarqué que cela me faisait plaisir… Car cela me faisait plaisir, je ne sais pas encore aujourd’hui pourquoi… Je ne voyais que par lui… Je me serais fait tuer pour lui… Quand, plus tard…

— Quand plus tard… ?

Crispations. Battements de cils. Gorgée de rhum. Haussement d’épaules, comme pour dire :

— Après tout…

Et, d’une voix contenue :

— Quand plus tard j’ai aimé une femme, je crois que je n’ai pas été capable de plus de dévouement… Sans doute moins !… J’aimais Pietr comme je ne sais pas !… Je me battais avec les camarades qui ne voulaient pas admettre sa supériorité et, comme j’étais le plus faible, je recevais des coups avec une sorte de jubilation.

— Cette domination est fréquente chez les jumeaux, remarqua Maigret en se préparant un second grog. Vous permettez un instant ?

Il alla jusqu’à la porte, cria à Léon de lui monter sa pipe restée dans ses vêtements, ainsi que du tabac. Le Letton intervint :

— Des cigarettes pour moi, voulez-vous ?

— Et des cigarettes, patron… Des « bleues » !

Il reprit sa place. Tous deux attendirent en silence que la bonne eût apporté ces objets et se fût retirée.

— Vous étiez ensemble à l’Université de Tartu… reprit Maigret.

L’autre ne pouvait ni s’asseoir, ni rester en place. Il fumait en mordillant sa cigarette, crachait des brins de tabac, marchait à pas heurtés, saisissait un vase sur la cheminée, le déplaçait, parlait avec une fièvre croissante.

— C’est là que ça a commencé, oui ! Mon frère était le meilleur étudiant. Tous les professeurs s’en occupaient. Les élèves subissaient son prestige. Au point que, bien qu’un des plus jeunes, il a été élu président de l’Ugala.

» On buvait beaucoup de bière, dans les tavernes. Moi surtout ! Je ne sais pas pourquoi je me suis mis si tôt à boire. Je n’avais pas de raison. En somme, j’ai toujours bu.

» Je crois que c’est surtout parce que, après quelques verres, j’imaginais un monde à mon idée, où je jouais un rôle magnifique…

» Pietr était très dur envers moi. Il me traitait de « sale Russe ». Vous ne pouvez pas comprendre. Notre grand-mère maternelle était Russe. Et, chez nous, les Russes, surtout après la guerre, passaient pour des paresseux, des ivrognes, des rêveurs.

» Il y eut à cette époque des émeutes fomentées par les communistes. Mon frère s’est mis à la tête de la corporation Ugala. Ils sont allés chercher des armes dans une caserne et ils ont engagé le combat en pleine ville.

» Moi, j’ai eu peur… Ce n’était pas ma faute… J’avais peur… Je ne pouvais pas marcher… Je suis resté dans une taverne dont on avait baissé les volets et j’ai bu tout le temps que cela a duré…