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— Sommes-nous vraiment tout près ? Pourquoi ne voyons-nous rien ? Même pas la fumée des feux de camp…

— La paix, Gialaurys !

Il fallait être patient avec ce grand gaillard au cœur d’or.

— Le voile d’ignorance est toujours tendu devant nous…

— Mais la Dame a dit qu’il allait se soulever…

— La paix, Gialaurys ! Je t’en prie.

— Je te trouve très bizarre aujourd’hui, Septach Melayn.

— Moi aussi, je me trouve bizarre. Je ne me reconnais plus. Mais laisse-moi écouter les messages de la Dame sans piailler dans mes oreilles…

— Elle te parle même quand tu es éveillé ?

— Je t’en prie ! lança Septach Melayn avec un mélange de lassitude et d’irritation.

Cette fois, Gialaurys se le tint pour dit : boudeur, il se retira de son côté de la cabine.

Les troupes s’étaient mises en route juste après l’aube ; une heure plus tard, le soleil montait rapidement dans le ciel. Ils semblaient se diriger légèrement vers le nord-ouest, sans jamais s’éloigner de la côte de plus de quelques kilomètres. C’est la Dame, de la pointe occidentale de la péninsule où elle se trouvait avec Prestimion, qui les guidait par l’intermédiaire de Septach Melayn.

Une mystérieuse entreprise, Septach Melayn le savait, avait lieu à Stoien sous la direction de Prestimion et avec l’aide de la Dame. Il ignorait en quoi elle consistait, savait seulement qu’ils avaient trouvé un moyen de s’attaquer de loin à Dantirya Sambail et qu’ils allaient très bientôt parvenir à soulever le voile tendu sur l’abominable jungle, qui, depuis des semaines, l’empêchait de donner l’assaut aux positions ennemies.

Était-ce la vérité ? Ou s’agissait-il d’une triste hallucination née dans son esprit épuisé par les fatigues de la campagne. Comment le savoir ?

Que faire d’autre qu’obéir aux indications qui se formaient dans son esprit sur la route à suivre, en espérant que c’étaient les bonnes ? Et continuer à aller de l’avant jusqu’à l’aboutissement de cette affaire, si cela devait arriver un jour.

Il ne s’attendait certainement pas à cette vie de labeur et de frustrations quand Prestimion avait été pressenti comme héritier du trône.

Tout s’est passé bizarrement depuis, se dit Septach Melayn, en revenant en pensée sur les quelques années troublées du début du règne de lord Prestimion. « Lord Confalume vient de me dire que je serai le prochain Coronal », avait annoncé un soir Prestimion à ses amis quand ils étaient bien plus jeunes qu’aujourd’hui, quelques milliers d’années plus jeunes. Ils avaient fait la fête bien avant dans la nuit, Prestimion et lui, Gialaurys et le petit duc Svor. Akbalik était venu les aider à finir le vin, Navigorn les avait rejoints avec Mandrykarn, tombé au champ d’honneur, Abrigant, peut-être avec un autre des frères de Prestimion, et Korsibar. Oui, Korsibar était là aussi. Il avait joyeusement étreint Prestimion, comme les autres ; l’idée absurde de s’emparer du trône ne lui avait pas encore effleuré l’esprit. L’avenir leur avait paru lumineux, cette nuit-là. Puis il y avait eu l’usurpation, la guerre civile, l’effacement des souvenirs et maintenant cette nouvelle affaire avec Dantirya Sambail ; ce règne n’avait été depuis le début qu’épreuves et chagrins. Qu’est-ce que cela leur avait apporté que Prestimion devienne Coronal, sinon une vie de douleurs, de lassitude et de chagrins pour quelques amis trop tôt disparus ?

Et maintenant… Cette interminable traversée de la péninsule à la poursuite d’un fantôme…

Septach Melayn se dit avec résignation qu’il n’y avait pas à mettre en question les desseins du Divin. Qui, un jour où l’autre, les rappellerait tous à la Source, car tel était le destin de tous ceux – grands ou petits – qui avaient jamais foulé le sol de la planète. Qu’est-ce que cela changerait, ce jour venu, qu’ils aient eu à supporter les désagréments de la traversée de cette jungle alors qu’ils auraient préféré faire bombance au Château ?

Rengaine tes gémissements, se dit-il. Continue d’avancer, là où tu dois aller. Accomplis ta tâche, quelle qu’elle soit.

Il regardait devant lui, à travers le pare-brise du flotteur.

— Gialaurys ?

— Tu as dit que tu ne voulais pas parler.

— C’était avant. Regarde, Gialaurys ! Regarde ! Septach Melayn arrêta précipitamment le véhicule et tendit un doigt tremblant vers le nord.

Gialaurys suivit son doigt, se frotta les yeux, regarda de nouveau.

— Une clairière ? fit-il, l’air stupéfait. Des tentes ?

— Une clairière, oui. Et des tentes.

— Tu crois que Dantirya Sambail est là ? Septach Melayn hocha la tête sans parler. Ils étaient tombés sur une portion de route, large comme deux flotteurs, coupant la piste qu’ils suivaient. Elle commençait au nord, au milieu des bosquets de manganozas, et semblait se diriger vers la côte. Dans la trouée qu’elle faisait au milieu des palmiers-scies, ils distinguaient les tentes d’un campement d’importance en pleine jungle, une sorte de bivouac improvisé comme ceux que les éclaireurs avaient repérés plusieurs fois, mais qu’ils n’avaient jamais été capables de retrouver le lendemain.

Et il entendit la douce voix de la Dame qui lui faisait savoir qu’ils avaient enfin atteint leur but et devaient se préparer à l’offensive.

Il descendit de leur flotteur, s’élança au pas de course vers le véhicule suivant, celui de Navigorn, qui s’était aussi arrêté. Navigorn regardait par la vitre, la mine perplexe.

— Avez-vous vu ? demanda Septach Melayn.

— Si j’ai vu quoi ? Où ?

— Le campement du Procurateur ! Ouvrez les yeux, bon sang ! Juste là… là…

En se tournant pour indiquer l’emplacement du camp à Navigorn, Septach Melayn battit des paupières et porta la main à sa bouche en étouffant un grognement stupéfait.

Tout avait disparu. Ou n’avait peut-être jamais été là. Il n’y avait plus de route, plus de clairière, plus de campement ; rien d’autre que l’habituel écran impénétrable des manganozas.

— De quoi parlez-vous, Septach Melayn ? Que voyez-vous ?

— Je ne vois plus rien, Navigorn, c’est bien le problème. Je l’ai vu, Gialaurys aussi, il y a quelques instants… et maintenant, plus rien.

Septach Melayn implora la Dame de lui donner une explication. Au début, il n’y eut pas de réponse ; elle ne semblait plus être avec lui.

Puis il la sentit revenir. Mais, quand elle fut là, sa présence resta distante et floue, comme si elle avait subi une grande diminution de sa force. C’est avec les plus grandes difficultés qu’il réussit à interpréter les pulsions hésitantes du contact sans paroles qui s’était établi entre eux.

Lentement, la lumière se fit dans son esprit.

Ce qu’il avait perçu un moment plus tôt – la vue de la route de la jungle et du campement – n’était pas une illusion. L’ennemi qu’ils traquaient depuis si longtemps était bien caché juste derrière la muraille végétale. Pendant un moment fugitif et grisant, il avait été possible à son regard de traverser le voile d’ignorance sous lequel se dissimulait le Procurateur.

Mais le moyen qui avait permis de soulever le voile avait perdu de sa force. L’effort avait été trop intense ; le voile était retombé.

Ils auraient pu, bien entendu, lancer une offensive contre les positions toutes proches de Dantirya Sambail, mais c’eût été partir au combat un bandeau sur les yeux. Le Procurateur et tous ses hommes leur resteraient invisibles alors qu’ils s’exposeraient totalement en donnant l’assaut au camp d’un ennemi qu’ils ne pouvaient pas voir.