— Il est vraiment mort ? demanda-t-il de la voix faible et cassée d’un homme très fatigué.
Elle inclina gravement la tête. Pâle, les traits tirés, elle devait être aussi épuisée que lui.
— On ne parlera plus de lui. C’est Septach Melayn qui s’en est chargé, n’est-ce pas ?
Maundigand-Klimd, à qui était adressée la question, inclina ses deux têtes en même temps.
— Alors, il n’y aura pas de nouvelle guerre civile, fit Prestimion qui sentait les premières étincelles de joie dissiper la fatigue qui l’écrasait. Le Divin en soit loué ! Mais nous avons encore beaucoup à faire pour rétablir l’harmonie sur la planète.
— Vous devriez reposer ce casque, monseigneur, fit Dekkeret. Le simple fait de le porter doit vous faire perdre de l’énergie. Et après ce que vous avez fait…
— Je viens de dire que je n’avais pas fini ! Écartez-vous, Dekkeret. Écartez-vous !
Sans leur laisser le temps de protester, Prestimion actionna la commande de l’ascension et prit de nouveau son essor. Est-ce raisonnable ?
Oui. Oui. Oui. Tandis qu’il en avait encore la force, il devait faire quelque chose.
Il survola en silence, tel un grand oiseau de nuit, les plus grandes cités de Majipoor. Elles brillaient de mille feux dans leur étincelante majesté : Ni-moya et Stee, Pidruid et Dulorn, Khyntor et Tolaghai, Alaisor et Bailemoona.
Et il sentit en elles le poids de la folie. Il perçut avant tout l’angoisse des myriades d’âmes déchirées qui avaient tant souffert quand il avait effacé de la mémoire du monde les souvenirs de la guerre contre Korsibar. Le cœur gonflé par le chagrin, il sentit, bien plus nettement encore que lorsqu’il avait parcouru la planète avec le bandeau de la Dame, l’étendue du mal qu’il avait fait.
Mais ce qui avait été fait pouvait être défait.
Le casque des Barjazid avait infiniment plus de puissance que le bandeau de la Dame. Elle pouvait rassurer et réconforter, mais celui qui portait le casque était en mesure de transformer. Et peut-être de guérir. Était-ce possible ? Il allait le savoir.
Il effleura de son esprit une âme en grand désarroi. Puis une deuxième, encore une autre, mille, dix mille. Il rassembla les morceaux des âmes brisées, les recolla.
Oui ! Oui !
L’effort était terrible. Il sentait sa force vitale couler comme une rivière vers ceux qu’il guérissait. Cela marchait ; il en était certain. Il poursuivit inlassablement sa tâche, accomplissant une manière de Grand Périple silencieux et secret sur la surface de la planète, tantôt à Sippulgar, tantôt à Sisivondal, puis à Treymone et même à Muldemar, effleurant les esprits, réparant, guérissant.
La tâche était gigantesque. Il savait qu’il lui serait impossible de l’achever en un seul voyage, mais il était résolu à la mettre en chantier, à ramener dès ce jour des ténèbres dans lesquelles ils erraient autant qu’il le pouvait de ceux qu’il avait condamnés à la folie.
Il allait au hasard par le monde. La folie était partout.
Il s’arrêtait ici ou là.
Ici.
Là.
Inlassablement Prestimion descendait, réparait, guérissait. Il ne savait plus, depuis longtemps, s’il allait du nord au sud ou d’est en ouest, s’il survolait Narabal, Velathys ou bien une des cités du Mont. Et il continuait, sans se soucier de l’énergie qu’il dépensait. « Je suis le Coronal lord Prestimion, le monarque consacré par le Divin », disait-il à tous, cent fois, mille fois. Et aussi : « Je vous prends dans mes bras, je vous apporte tout mon amour, je vous fais le présent de vous rendre à vous-même. Je suis Prestimion… je suis Prestimion… je suis Prestimion… le Coronal…»
Que se passait-il ? Le contact était rompu. Le ciel semblait se déchirer. Il tombait… tombait…
Il plongeait vers la mer. En tournoyant. Comme une pierre. La tête la première dans l’obscurité.
— Monseigneur, vous m’entendez ?
C’était la voix de Dekkeret. Prestimion ouvrit les yeux – ce n’était pas chose facile dans l’état d’engourdissement où il se trouvait – et vit la silhouette robuste, aux larges épaules, de Dekkeret agenouillé près de lui. Il était étendu de tout son long sur le sol de la chambre ; Dekkeret tenait le casque des Barjazid.
— Que faites-vous avec ça ? demanda Prestimion. En rougissant, Dekkeret posa l’objet par terre, hors d’atteinte de Prestimion.
— Pardonnez-moi, monseigneur. Je l’ai enlevé, il le fallait.
— Vous… me… l’avez… enlevé ?
— Vous seriez mort si vous l’aviez porté plus longtemps. Nous vous voyions partir. Dinitak m’a dit de vous l’enlever. J’ai répondu qu’il était interdit de toucher le Coronal, que c’était un sacrilège. Puis il m’a dit que si je ne le faisais pas, Majipoor allait avoir besoin d’un nouveau Coronal. Alors, j’ai enlevé le casque : je n’avais pas le choix, monseigneur. Envoyez-moi dans les tunnels si vous voulez. Je ne pouvais pas vous regarder mourir sans rien faire.
— Et si je vous ordonnais de me le rendre maintenant, Dekkeret ?
— Je ne vous le donnerais pas, monseigneur. Prestimion hocha la tête. Avec un petit sourire, il se mit sur son séant.
— Vous êtes dévoué, Dekkeret, et très courageux. Sans vous, rien de ce que nous avons accompli aujourd’hui n’aurait pu se faire. Sans vous et sans ce jeune homme…
— Vous n’êtes pas offensé, monseigneur, de savoir que j’ai retiré votre casque ?
— C’était osé, Dekkeret. Un peu trop, sans doute. Mais non, je ne suis pas offensé. Vous avez fait ce qu’il fallait. Aidez-moi donc à me relever.
Dekkeret le souleva comme s’il ne pesait pas plus qu’une plume, le mit sur ses pieds et attendit un peu, comme s’il redoutait qu’il tombe. Il fit du regard le tour de la pièce : il y avait sa mère, Dinitak, Maundigand-Klimd. Le Su-Suheris était aussi impénétrable que jamais, une haute silhouette distante, ne manifestant aucune émotion. Les deux autres portaient encore des traces de la fatigue du combat, mais ils semblaient récupérer. Comme lui.
— Que faisais-tu, Prestimion ? demanda la Dame.
— Je guérissais la folie. Oui, mère, je la guérissais. Avec l’aide du casque, c’est possible, mais le travail est pénible et ne se fera pas du jour au lendemain.
Il baissa les yeux vers le casque, près des pieds de Dekkeret, et secoua la tête.
— Le pouvoir de cet objet est terrifiant ! Je suis tenté de le détruire, ainsi que ceux que nous trouverons dans le campement du Procurateur. Mais ce qui a été inventé une fois peut revenir. Il vaut mieux le garder et essayer de trouver un bon moyen d’utiliser cette force… à commencer par la tâche que je viens d’entreprendre : aller parmi les déments et les ramener à nous.
Il se tourna vers Dekkeret.
— Dantirya Sambail a rassemblé une flotte au large de Piliplok. Les capitaines attendent l’ordre de faire route sur Alhanroel. Faites-leur savoir, Dekkeret, que l’ordre qu’ils attendent n’arrivera jamais et assurez-vous qu’ils se dispersent paisiblement.
— S’ils refusent ?
— Alors, nous les disperserons par la force, déclara Prestimion. Je prie pour ne pas être obligé d’en arriver là. Dites-leur aussi qu’il n’y aura plus de Procurateur à Zimroel. Le titre est aboli. Nous répartirons les biens de celui qui le détenait entre quelques princes plus fidèles à la Couronne. Mère, poursuivit-il en se tournant vers la Dame, je vous remercie pour l’aide précieuse que vous m’avez apportée et vous souhaite un bon retour dans votre île. Dinitak, vous m’accompagnerez au Château ; nous trouverons quelque chose pour vous. Vous, Dekkeret – prince Dekkeret à compter de ce jour –, et vous, Maundigand-Klimd, préparons-nous à rentrer au Château. Cette triste histoire nous en a trop longtemps éloignés.