— Ta gueule, pétomane-ébéniste-de-secours ! Ne te gausse pas de ce qui t’échappe, tu mourrais à la tâche !
Pinuche m’incite gravement, jouant le père noble :
— Parle ! enjoint-il, tu disais ?
— Notre situation est désespérée, fais-je. Nous voici en guerre ouverte avec une puissante société secrète : « Le Singe Blanc » et surtout avec l’un de ses principaux membres : Kong Kôm Lamoon dont nous venons de mutiler la fille. Ce qui revient à dire que notre arrêt de mort est signé. Où que nous allions, l’homme nous retrouvera et nous fera payer ce forfait ! Or, il est facile de nous repérer dans ce minuscule État.
— Ça c’est la question à vingt balles, déclare l’Hénorme. Continue !
— Un Français, Martin Maldone, habitant Singapour où il a pignon sur rue. Sa belle-fille, mouillée avec Lamoon… D’eux seuls peut peut-être nous venir le salut.
— Pourquoi ?
— Je l’ignore ; c’est une simple idée, une obscure impression. Je subodore que c’est chez eux que nous devons chercher refuge dans un premier temps, puisqu’il n’est pas question pour nous de retourner à l’hôtel.
— Peut-être bien, en effet, admet Pinuchet. À moins qu’ils nous balancent, au contraire.
— Je voudrais profiter de leur réception pour nous introduire chez eux, nous y planquer et voir venir.
— Tu as dit, il y a un instant, qu’elle était d’un genre particulier ? objecte César.
— Il paraît que Martin Maldone préside à Singapour une sorte de club très fermé dont les membres sont passionnés de psychopathologie. Cet homme, avant de se lancer dans « les affaires », avait un cabinet médical à Paris et il continue de consacrer une partie de sa vie à cette branche de la psychologie. Il réunit, plusieurs fois le mois, ses principaux adeptes, parmi lesquels figure l’épouse de l’ambassadeur des Pays-Bas et d’autres personnes appartenant à des milieux très divers. Cette nuit, ils accueillent un hypnotiseur d’origine japonaise qui s’est fixé au Canada, un certain Yamonoto Kadémaré.
— Komantuséça ? désarticule Bérurier.
— J’ai dégauchi un appareil distributeur de potins. Tu mets des dollars dans la fente et tu apprends tout ce que tu souhaites savoir.
Mon coolie (postal) crache dans ses mains, masse ses magnifiques mollets et réenfourche son taxi.
— Allons-y gaiement ! fait-il.
Pinuche se fait tout petit dans mes bras. Nous ne formons plus qu’un. Il sent un peu le vieux, le cachou, le mégot froid, le devant de slip de prostatique.
— On devrait lancer la mode des vélos-pousses à Paris, dit-il, cela soulagerait la circulation et ferait gagner du temps.
— J’imagine le président remontant les Champs-Elysées dans cet équipage, encadré par la garde républicaine à cheval. On demanderait à Laurent Fignon de pédaler, ce serait féerique !
Badernuche bâille.
— Crois-tu que ce vélo-pousse ferait plaisir à Toinet ? J’ai grande envie de le lui offrir.
— Il en serait ravi, cela lui permettrait d’emmener ses petites copines de classe dans les bosquets pour les sauter.
— Alors, une fois l’enquête terminée, je le lui ferai expédier.
— Le port coûtera plus cher que l’engin.
Il balaie l’objection.
— Mes « royautés » continuent de tomber en abondance, mon cher, et je n’ai pas de gros besoins ; du reste je te signale que j’ai testé en ta faveur, Antoine. J’entends qu’après moi, ma fortune t’échût. Tu l’emploieras à des fins humanitaires, après t’être acheté un appartement de grand standing et une Mercedes 500 SL, véhicule mieux adapté à tes nécessités que ma Rolls.
Ému, je ne réponds rien. C’est un peu mon papa, Pinaud.
Le gros pédaleur stoppe.
— Je croive qu’on est au pied d’l’œuv’ que tu causes ! déclare-t-il.
Effectivement, nous voici devant la cossue propriété de Martin Maldone. Beaucoup de fleurs que la nuit a encloses. Des palmiers, un air colonial dans la construction because les colonnades. Des lumières. Sur le côté, un espace goudronné servant de parking. On remise le vélo-pousse à l’écart, dans un renfoncement propice, on en descend et on attend.
Quoi ?
L’occasion.
Laquelle ?
Je l’ignore.
Une Bentley grise survient, à jeun, qui cherche aventure et, pour ce faire, pénètre en ces lieux de luxe. Elle va s’aligner auprès des autres véhicules. Un couple bien saboulé en descend. La dame est très platinée, très décolletée, très vioque. Son compagnon est en alpaga bleu croisé. Le couple fait un peu « Dallas ». Le mec a des cheveux gris et, à distance, on perçoit les émanations de son eau de toilette. On les guigne de l’intérieur car la lourde s’ouvre avant qu’ils ne sonnent. J’aperçois la veuve Wesmüler, ravissantissime dans une robe de soie saumon.
Elle exclame :
— Max ! Dora ! quelle joie !
— Nous sommes en retard ? demande le mec avec un accent belge à découper au chalumeau oxhydrique.
— Mais non, notre invité d’honneur n’est pas encore arrivé. Son avion…
La porte se referme, engloutissant le trio et ses paroles.
— Voilà une précieuse indication, fais-je. Nous savons que ces gens ne sont pas encore mobilisés ; il nous faut attendre.
Béru pète, malgré le récital qu’il a donné chez l’ébéniste et, une chose en amenant une autre, assure qu’il meurt de faim. N’aurait-il pas le temps d’aller s’acheter des beignets dans la grande artère que nous avons traversée ? Il y avait un éventaire odorant au bord du trottoir.
Je suis disposé à céder à sa sollicitation, mais l’arrivée d’un taxi me refrène. Le véhicule va très lentement, comme un qui cherche une adresse. Il stoppe en bordure de la demeure. Un gros homme courtaud en déboule. Avalancheux ! Un Jaune, du genre japonouille. Les Asiatiques, au début, t’as l’impression qu’ils se ressemblent tous, mais quand tu vis dans un endroit comme Singapour, très vite tu les détermines, les classes. Tu piges que les Coréens et les Japs se ressemblent, qu’ils ont des frimes larges. Les Chinois ont des traits plus réguliers, plus proches de ceux des Occidentaux, les Viêtnamiens sont menus, etc.
Bien, songé-je, voilà le « mage ».
Terme très saltimbanque pour qualifier un hypnotiseur et qui implique une connotation méprisante, mais moi, cartésien à ne plus en pouvoir, je fourre dans le même sac à linge sale les pythonisses, les parapsychologues, les cartomanciennes et les diseuses de mon aventure.
J’attends que l’arrivant ait ciglé son sapin et, délibérément, m’avance vers lui.
— Mister Yamonoto Kadémaré ? je demande.
— En effet, répond le fils du Soleil levé, avec, tiens-toi ferme aux branches, un accent canadien qui a un goût de sirop d’érable.
Il est là, debout, sa valise de porc clair à son côté, il tient une cape noire de magicien sur son bras. Tout juste s’il ne porte pas un chapeau claque déguisé en colombier !
— Mon avion a eu plus d’une heure de retard, il fait, j’en suis navré.
Je saisis sa valdingue et, au lieu de le guider vers le perron, je l’entraîne en direction de notre vélo-pousse.
Il paraît surpris.
— Où allons-nous ?
— Je vais vous faire passer par derrière afin que vous n’eussiez pas à subir dès l’arrivée l’assaut des invités, dis-je ; ils sont tellement impatients de vous voir !
Et j’ajoute :
— Avez-vous remarqué la couleur de la lune, ce soir, Mister Yamonoto Kadémaré ?
Il lève la tête afin de chercher son sosie dans le ciel. Je profite de cette somptueuse ouverture pour lui rectifier le menton d’un crochet capable de défoncer le galandage d’un hôtel de passe. Yamonoto rentre en lui-même et se dépose sur le trottoir.