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— Oui. Première Loi de Finagle.

— Pouvons-nous arrêter ce Zonier ?

— J’en doute. »

Ç’aurait pu être n’importe qui. Le hasard voulut que ce fût Jack Brennan.

Il était à plusieurs heures du retournement sur la route de la Lune de la Terre. Le moteur abandonné de Mariner XX chevauchait sa coque comme un frère siamois sous-alimenté. Son sifflet était encore fixé dans l’avant aplati, le sifflet ultrasonique dont la fréquence des vibrations avait contrôlé la combustion du propergol solide. Brennan s’était faufilé à l’intérieur pour regarder : il savait que le moindre dégât diminuerait la valeur de sa relique.

Elle était belle. La tuyère avait brûlé de façon un peu irrégulière, mais pas trop sérieusement. D’ailleurs, puisque la sonde avait atteint sa destination… Le Musée du Vol spatial paierait cher pour ce trophée.

Dans la Zone, la contrebande est illégale sans être immorale. Pour Brennan, la contrebande n’était pas plus immorale que, pour un Terrien, l’oubli de payer à un parcmètre. Quand on était pris, on payait l’amende et on n’en parlait plus. Brennan était un optimiste. Il espérait fermement qu’il ne serait pas coincé.

Depuis quatre jours, il avait accéléré à près d’un g. L’orbite d’Uranus était loin derrière lui ; le système intérieur, loin devant lui. Il marchait à une allure de tonnerre. Il n’observait pas d’effets de relativité ; il n’allait tout de même pas si vite, mais il aurait besoin de régler sa montre quand il serait arrivé.

Regardons un peu Brennan. Il pèse quatre-vingt-cinq kilos et mesure un mètre quatre-vingt sept. Pareil aux autres Zoniers, il ressemble beaucoup à un joueur de basket-ball peu musclé. Comme il est resté assis sur son siège de pilotage depuis quatre jours, il commence à avoir l’air et à se sentir las et ratatiné. Mais ses yeux bruns sont clairs et sa vision est de vingt sur vingt parce qu’elle a été corrigée par micro-chirurgie à dix-huit ans. Ses cheveux noirs en brosse forment une bande de deux centimètres du front à la nuque le long d’un crâne brillant. Il est blanc ; entendez par là que son hâle de Zonier n’est pas plus foncé que du cuir de Cordoue ; comme d’habitude, ce hâle recouvre uniquement ses mains, sa figure et son crâne au-dessus du cou. Ailleurs, sa peau à la couleur d’un lait de poule à la vanille.

Il a quarante-cinq ans. Il en paraît trente. La pesanteur a été gentille pour ses muscles faciaux ; seule, une légère menace de calvitie au sommet de la tête… Mais voici que ressortent les petites rides qui cernent ses yeux car, depuis vingt heures il arbore un air soucieux : il s’est rendu compte qu’il est suivi.

Tout d’abord il avait pensé à un douanier, à un flic de Cérès. Mais que ferait un flic de Cérès si loin du Soleil ?

Et puis, il acquit la certitude qu’il ne pouvait s’agir d’un douanier. La flamme de son réacteur était trop floue, trop grande, pas assez lumineuse. Enfin, la lecture de quelques instruments lui apprit que, pendant qu’il accélérait, l’inconnu décélérait en conservant toutefois une vitesse considérable. Ou bien il était venu de l’autre côté de l’orbite de Pluton, ou bien son propulseur devait produire des dizaines de g. Ce qui fournissait la même réponse.

La lueur étrange était un Intrus.

Depuis combien de temps la Zone attendait-elle un Intrus ? Il suffit qu’un homme – même le pilote terrien d’un engin lunaire – passe quelque temps parmi les étoiles pour qu’il comprenne un jour à quel point l’univers est profond. Profond de milliards d’années-lumière, avec de la place pour n’importe quoi. Incontestablement, l’intrus était sorti de là. La première espèce étrangère à entrer en contact avec l’Homme vaquait à ses affaires hors de portée des télescopes de la Zone.

Or, l’intrus se trouvait à présent sur la route de Jack Brennan.

Brennan ne s’en étonna pas. Il était circonspect, oui. Et un peu effrayé. Mais surpris, non. Même pas d’avoir été choisi par l’intrus. C’était un accident du destin. Ils s’étaient dirigés tous les deux vers le système intérieur en venant approximativement de la même direction.

Appeler la Zone ? La Zone devait être au courant, maintenant. Le réseau télescopique de la Zone suivait tous les astronefs dans le système. Très vraisemblablement, les télescopes avaient découvert un point de couleur inhabituelle qui se déplaçait à une vitesse inhabituelle. Brennan avait misé sur le fait qu’ils finiraient par repérer son propre monoplace mais pas assez tôt. À coup sûr, ils avaient détecté l’intrus ; non moins certainement ils le surveillaient et, ce faisant, ils devaient observer aussi Brennan. Quoi qu’il en fût, Brennan ne pouvait pas appeler Cérès sur laser. Un vaisseau terrien pourrait surprendre le faisceau. Et Brennan ne connaissait pas la politique de la Zone à l’égard des relations Terre-lntrus.

La Zone se passerait de lui.

Ce qui laissait à Brennan le choix entre deux solutions.

L’une était simple. N’ayant plus la moindre chance de réussir son opération de contrebande, il n’avait qu’à modifier son cap pour atteindre l’un des grands astéroïdes et appeler la Zone, à la première occasion, pour l’aviser de sa route et de son fret.

Mais l’intrus ?

Chercher à lui échapper ? Ce serait relativement facile. En règle générale, il est impossible de procéder dans l’espace à l’arrestation d’un astronef ennemi. Un flic peut rattraper un contrebandier, mais non l’arrêter, sauf si le fraudeur y met du sien ou tombe en panne de combustible. Un flic peut détruire le vaisseau de l’espace, ou même l’éperonner avec un bon pilote automatique ; mais comment pourrait-il raccorder les sas avec un engin qui continue à faire fonctionner son système de propulsion par à-coups, au hasard ? Brennan pouvait se diriger n’importe où. Il ne resterait à l’intrus qu’à le suivre ou le détruire.

Fuir serait la solution raisonnable. Brennan était chef de famille. Charlotte pourrait se débrouiller toute seule. Elle était une adulte de la Zone, aussi capable de mener sa propre vie que Brennan, bien qu’elle n’eût jamais eu suffisamment d’ambition pour décrocher son permis de piloter. Et Brennan avait versé les frais habituels de scolarité à une caisse pour qu’Estelle et Jennifer, ses filles, pussent achever leurs études.

Mais il pouvait faire davantage pour elles. Ou il pourrait être père une fois de plus… probablement avec Charlotte. Il avait une fortune attachée à sa coque. De l’argent, autrement dit de la puissance. Comme la puissance électrique ou politique, elle pouvait assumer beaucoup de formes.

S’il entrait en contact avec l’extra-terrestre, il pourrait ne jamais revoir Charlotte. Il y avait de gros risques à être le premier à faire une telle rencontre.

Et aussi beaucoup d’honneurs.

L’histoire pourrait-elle jamais oublier l’homme qui aurait affronté l’intrus ?

Un court instant, il se sentit pris au piège. Comme si le destin jouait avec sa ligne de vie… Mais refuserait-il cette chance ? Impossible ! Que l’intrus s’approche donc ! Brennan maintint son cap.

La Zone est une toile d’araignée de télescopes. De centaines de milliers de télescopes.

C’est indispensable. Chaque vaisseau est doté d’un télescope. Tous les astéroïdes doivent être constamment surveillés, parce que les astéroïdes peuvent être déviés de leurs orbites et qu’une carte du système solaire doit être actualisée à la seconde même. La flamme de chaque propulseur à fusion est soumise à une observation ininterrompue. Dans les secteurs encombrés, un astronef pourrait traverser les gaz d’échappement d’un autre si quelqu’un ne l’avertissait pas ; et le jet d’échappement d’un moteur à fusion est mortel.