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- Pour être avec ceux de mon âge.

Sa mère avait une curieuse expression sur le visage, lorsqu'elle se retourna pour la regarder. Sibylla sentit son cœur battre. Elle avait pris sa décision. Maintenant, elle avait Micke. Elle n'était plus seule. Dans six mois, elle aurait dix-huit ans et elle pourrait agir à sa guise. En attendant, elle était décidée à vendre chèrement sa peau.

- Sinon, je ne viens pas.

Sa voix n'avait même pas tremblé. Sa mère n'en croyait pas ses oreilles. Elle-même non plus, d'ailleurs. Mais elle s'inquiétait de ne pouvoir interpréter l'expression du visage de sa mère. Un rien de crainte se glissa sous sa peau, une vague sensation de peur.

- Tu sais que, pour ton père et pour moi, c'est la soirée la plus importante de l'année et c'est ainsi que tu te comportes. Pourquoi ne penses-tu jamais aux autres?

L'horloge déchira le silence.

Sibylla était sur le point de déclencher un tremblement de terre et il ne pouvait régner le moindre doute quant à l'identité de la victime de celui-ci. Elle fut soudain prise de panique. Cette peur se vit peut-être sur son visage, car sa mère profita de l'occasion pour mettre fin à la conversation.

- Nous en reparlerons quand nous reviendrons.

Et, sur ces mots, elle quitta la chambre.

Une nouvelle fois, elle venait de réduire en miettes la volonté de Sibylla.

Le chef des ventes à gauche.

Monsieur Forsenström à la place d'honneur.

Assise non loin de lui, Sibylla avait un sentiment étrange, dans sa belle robe. La pièce lui donnait l'impression de tourner. Les bruits lui parvenaient par vagues et elle réussissait seulement à distinguer ce que disaient ceux qui se trouvaient près d'elle. Des bouffées de colère à l'encontre de sa mère montaient en elle comme des poignées de châtaignes électriques et elle s'étonnait qu'elles ne renversent pas les verres placés entre elles. Elle n'avait encore pas touché à ce qu'on lui avait servi, alors que les autres avaient presque fini. Sa mère souriait à tous les convives et trinquait avec eux, mais, chaque fois que leurs regards se croisaient, ses lèvres se creusaient d'un pli d'amertume, comme si elles étaient incapables de résister à la loi de la pesanteur.

C'est à ce moment précis, alors qu'elle se demandait quelle forme allait prendre la punition, cette fois, qu'elle eut le sentiment que cela suffisait vraiment, désormais. Une colère depuis longtemps contenue l'envahit. Cette femme assise presque en face d'elle et qui la maintenait captive de sa propre existence se changea soudain en un monstre d'absurdité. Elle était certes née de son corps. Et après? Ce n'était pas elle qui l'avait voulu. La raison pour laquelle Dieu avait fait en sorte que cette femme ait un enfant paraissait mystérieuse. Ce que sa mère avait désiré, c'était un signe extérieur de la supériorité de la famille Forsenström prouvant que tout était comme il fallait. Mais rien n'était comme il fallait. Sibylla comprit soudain que sa mère prenait du plaisir à ce jeu raffiné d'obéissanceréprimande-punition dont elle avait fait l'une des règles d'or de son foyer et au sentiment que Sibylla lui appartenait et qu'elle pouvait faire d'elle ce qu'elle voulait. Qu'elle était maîtresse de sa peur.

- Eh bien, comment cela marche-t-il, à l'école, en ce moment.

Le chef des ventes lui posait la même question tous les ans et la réponse ne l'intéressait pas plus, à vrai dire, que la saleté qu'il pouvait avoir sous la semelle de ses chaussures.

- Pas mal, merci, répondit-elle à haute et intelligible voix. On passe son temps à baiser et à picoler.

Il opina tout d'abord du chef de façon mécanique, mais, l'instant d'après, le contenu véritable de la réponse réussit à se frayer un chemin jusqu'à sa cervelle. Il regarda autour de lui pour savoir s'il avait bien compris. Un silence pesant s'était abattu autour de la table, sur l'estrade. Son père la regardait comme s'il ne savait pas ce que voulait dire le verbe baiser et le visage de sa mère était violet. Sibylla se sentait parfaitement calme. Mais tout tournait autour d'elle. Devant elle se trouvait le verre à digestif du chef des ventes, qui venait d'être rempli. Elle le prit et le leva en direction de sa mère.

- À la tienne, maman! Tu voudrais pas monter sur une chaise et nous chanter un cantique de Noël? Ça serait drôlement chouette, vous trouvez pas?

Elle avala d'un trait le contenu du verre. Un silence de mort régnait maintenant dans la salle. Elle se leva de son siège.

- Hein? Qu'est-ce que vous en dites? Ça serait chouette si la petite Béatrice poussait la ritournelle, pas vrai?

Il n'y avait pas une paire d'yeux, dans la salle, qui ne fût braquée sur elle.

- Eh bien, quoi: tu veux pas? Bon, aucune importance: prends la chanson de corps de garde que t'aimes bien chanter dans la cuisine, le soir.

Son père sortit enfin de sa torpeur et sa voix de stentor retentit dans la salle.

- Bon, ça suffit. Assieds-toi, maintenant.

Elle se tourna vers lui.

- C'est à moi que tu parles? Ah oui, c'est vrai, c'est toi qu'es mon père, hein? Il me semblait bien t'avoir déjà vu à la table du dîner. Je m'appelle Sibylla, si tu veux savoir.

Il la regarda, bouche bée.

- Bon. Si vous continuez à faire des tronches pareilles, je m'en vais, moi. Passez une bonne soirée.

En refermant la porte derrière elle, elle eut le sentiment de respirer vraiment pour la première fois de sa vie.

Elle avait jeté le journal dans la première corbeille à papier de la station de métro de Ropsten. Pour ne pas risquer d'attirer l'attention sur elle, elle n'avait pas osé se faufiler sur le quai à partir de celui du train de Lidingö et avait à nouveau fait preuve d'honnêteté en sortant un billet de vingt couronnes de sa pochette.

Ce jour-là, elle avait plus rapporté à la compagnie des transports de Stockholm que depuis près de quinze ans.

Il était onze heures et demie et il n'y avait pas beaucoup de monde dans la rame. Lorsqu'elle s'enfonça dans le tunnel, Sibylla vit le reflet de son visage dans la vitre: c'était celui d'une étrangère. Cela lui vaudrait sans doute un peu de répit. Le temps de trouver comment se sortir de là, au moins.

En premier lieu, il fallait qu'elle aille chercher son argent dans sa boîte postale, afin de remettre aussitôt, jusqu'au dernier centime, ce qu'elle avait prélevé sur sa réserve. Cela, en tout cas, personne ne pourrait le lui prendre.

Sa boîte postale.

Bon sang de merde.

Elle eut à nouveau l'impression de prendre une poignée de châtaignes. C'était se jeter dans la gueule du loup. Comment avait-elle pu être assez bête pour ne pas y penser? À l'heure qu'il était, il était fort probable que la police ait pris connaissance de son unique point fixe dans l'existence. Son numéro figurait naturellement dans le seul registre où ils avaient pu trouver son nom. Ils le connaissaient forcément.

La simple idée qu'elle ne pourrait plus aller chercher son argent, à l'avenir, l'emplit d'une colère folle.

Elle serra les poings et sentit la peur fondre en elle. Ils n'avaient pas le droit de lui faire cela. Le seul fait de publier son nom dans les journaux était sûrement contraire à toutes les règles. Si elle avait été une personne respectable, vivant en fonction des normes reconnues, elle n'aurait jamais été exposée de la sorte.

Elle n'avait jamais rien demandé à la société et avait bien l'intention de continuer.

Alors, elle n'allait plus se laisser faire.

Désormais, c'était la guerre.

Le bateau de Thomas était amarré à l'autre bout de la ville. Elle était descendue du métro à la station de Hornstull et se trouvait maintenant sur le pont séparant Söderhamn de l'île de Langholmen. Thomas était la seule personne en qui elle eût assez confiance pour lui demander de l'aide. Dix ans plus tôt, avant qu'il n'hérite de ce bateau, ils avaient vécu ensemble dans une caravane parquée dans une zone industrielle. La police venait de temps en temps leur signifier un arrêt d'expulsion, mais ils se contentaient de déplacer le véhicule de quelques mètres, à la main, et d'attendre la prochaine descente de flics. Dans l'ensemble, d'ailleurs, on les avait laissés en paix.